PRÉDATEUR(S)
J'ai débarqué dans la petite ville de "L....." à la nuit tombante. Le quai de la gare minuscule était évidemment vide.
J'ai marché sur environ un kilomètre, le long d'une avenue étroite, bordée de maisons aux toits pentus recouverts d'ardoises. Volets clos. Petit vent frisquet. Ru glacé longeant une allée grise qui s'enfonce dans l'ombre. Ensuite, j'ai trouvé plus de lumière. Après la place de l'église, une belle perspective, rythmée de platanes. Au fond, au loin peut-être - mais les distances s'écrasent quand les proportions se contredisent - l'éclat étrange de sommets déjà enneigés, fin novembre.
Sur ma gauche, un grand bar à la terrasse toute en longueur, déserte.
Bien sûr, j'ai poussé la porte et je suis allée m'installer sur l'universelle banquette de moleskine rouge, devant une table cerclée de métal.
Sa piste s'arrêtait là. Pas très loin de "L....." je veux dire. Sa dernière "oeuvre" avait été découverte à une petite centaine de kilomètres. Elle ornait, artistiquement éparpillée, les pièces rustiques d'une ferme isolée. Les morceaux des corps de la famille répartis selon une cartographie à la logique incompréhensible et si caractéristique. Viscères en guirlandes.
Pourquoi suis-je venue ici ? Aucun indice particulier ne m'y a conduite. Mais tout m'y attirait.
Il y a trop longtemps que je suis sa piste.
Que je le suis, lui.
Que je m'efforce de comprendre, et de prévoir. De le trouver enfin. Sans succès jusqu'à présent. Mais avec de plus en plus d'acuité je perçois ses modes de raisonnement, je déduis ses mouvements. Les meurtres ont lieu de plus en plus près de moi. Et, depuis peu, après mon arrivée. Ce qui prouve que je peux désormais anticiper ses déplacements, tellement j'ai appris à le connaître.
Je m'approche.
Il le sait.
La frontière n'est pas loin de "L.....". Et même si cette ligne est de plus en plus symbolique, elle n'en marque pas moins des limites de compétences qui l'arrangent forcément. Mais il est encore dans les parages. Pour moi, il va ajouter un tableau à sa création. Je le sens.
Enfin, nous verrons bien.
Le garçon s'amène. Il me salue.
- Bonsoir, vous prenez quoi ?
- Un demi.
Son regard a glissé sur mon sac de sport informe, jeté à côté de moi, sur la banquette.
- Juste arrivée ?
Il a des yeux bleus, très clairs. Un visage mince, des cheveux bruns coupés courts. Il sourit.
- Oui.
- En vacances ?
- Si on veut...
- Je me disais aussi. Venir en vacances à "L....." en cette saison...
- Je cherche quelque chose.
Pourquoi ai-je dit ça ?
Bien sûr, il saute sur l'occasion. Son sourire s'estompe. Il penche légèrement la tête.
- Ah bon ? On ne cherche pas tous quelque chose ?
Pas génial, mais plus futé que je ne l'aurais cru. Il a du charme.
- Si on veut...
Merde, je rabâche. Mais ça doit faire mystérieux. Il s'accroche.
- Écoutez, je vous apporte votre conso, et après, si vous voulez, je peux vous aider à chercher ?
- ...
- Non, je sais, c'est pas terrible. Mais vous avez l'air un peu paumée là...
- S'il vous plaît...
- Oui ?...
- Vous connaissez un hôtel pas trop cher ?
Son sourire revient. Belles dents. Pas mal, vraiment.
- Y'a que ça ici ! Enfin, ceux qui sont ouverts en cette saison ! Sont donnés, si vous comparez aux prix de "T......." ! ... Écoutez, j'ai plus personne, c'est l'heure de fermer. Vous buvez votre demi, et je vous emmène. J'ose pas dire à l'hôtel... Vous méprenez pas... Mmm..., j'ai l’air con...
- Mais non. Et je veux bien.
- Bon ! Allez, buvez, et on y va.
J'ai laissé l'amertume douce tapisser mon palais, ma langue, ma gorge. Fatiguée, mais la rencontre inattendue me faisait bizarrement du bien. Il a rincé le verre.
Puis nous sommes sortis, et avons traversé l'avenue, pour prendre une petite rue perpendiculaire, juste en face du bar. Nous avons marché côte à côte sur quelques dizaines de mètres, au plus. Sommes entrés dans le hall minuscule d'un petit hôtel.
Une femme entre deux âges nous accueille, sans plaisir ni amabilité. J'ai pris ma clef. Premier palier.
- Je vous attends.
Ça m'a paru naturel.
La chambre est plus banale que banale. Un lit, assez grand, mais épuisé. Un lavabo. Une chaise et une table en bois qui fait son possible pour ressembler à un bureau. Penderie en toile, avec fermeture éclair. Douche et toilettes dans le couloir. Le luxe. De toutes façons, je suis visiblement la seule cliente de l'étage. Je jette mon sac sur le matelas avachi. Pas question de m'attarder. Je n’ai même pas enlevé mes gants.
Il est en bas, debout dans l'entrée, les mains dans les poches de son blouson. Il regarde sans les voir les prospectus touristiques, et les itinéraires de randonnées pour marcheurs et vététistes disposés sur le guichet. Sourire de nouveau. L'éclat dans ses yeux est fugace mais je l'ai aperçu. En a-t-il distingué l'écho dans mon regard ?
Il n’y a plus personne à la réception. Je garde ma clé.
De nouveau dans l'avenue principale. Assez larges trottoirs ponctués, le long de la chaussée, d'arbres stoïques et sans prétention. De l'autre côté, des boutiques, rideau baissé, étals et présentoirs vides. Personne. Nos pas chuintent dans le silence. Bien que le ciel soit dégagé, l'air est humide. Il a un goût un peu acide, qui appuie comme un doigt sur mon plexus. Vague odeur de fumée et de plâtre, ou de ciment, mouillé et froid.
- Tu cherches quoi, alors ?
C'est "tu", déjà.
- Si je te le dis, je suis pas sûre que tu vas me croire. J'ai pensé "comprendre", mais je me suis rattrapée à temps.
- Dis toujours...
Ben voyons.
- je cherche le Séparateur.
- Pardon ?
- Bon, tu l'auras voulu. Le Séparateur. Celui qui reproduit la carte de son territoire intime. Celui qui divise et fragmente les particules élémentaires. Celui qui actualise la logique du système.
- Debord ? Houellebecq ?
Putain, un intello !
- Bien vu, mais c'est plus simple que ça. C'est un tueur. J'enquête sur lui depuis longtemps maintenant. Suis journaliste, mens-je. T'en as forcément entendu parler.
- J'écoute pas la radio, j'ai pas la télé, les journaux m'emmerdent. T'as faim ?
- Non. Y'a longtemps que tu vis ici ?
- Non... Viens, je t'emmène faire un tour en bagnole, dans la montagne.
Faudra marcher un peu, mais tu vas voir, la nuit, par temps clair, je connais un endroit d'où on a une vue magnifique.
Pourquoi je dis oui ?
Les phares sont à peine utiles. La lune éclaire la route qui s'élève, pente moyenne. Le moteur de la fourgonnette est suffisamment discret pour permettre à la musique de s'imposer en douceur. Installation de premier choix. Lecteur de CD "C......", enceintes "B..." ! Plus cher que la voiture. Peter Gabriel. "Up". "Darkness". Après les percussions ondoyantes de l'intro - Manu Katche, entre autres - le hurlement soudain des synthés et des guitares. Dissonances, assonances. Riff rageur et désespéré. Puis l'accalmie inquiétante, sublimée par la voix éraillée du Maître. De nouveau la colère, la peur. Violence. Enfin le repos. La basse (Tony Levin) qui feule et gronde doucement, fauve assoupi. Les cordes et le piano, voiles autour du chant, apaisé peut-être...
Ensuite King Crimson. "The construKtion of light". "ProzaKc Blues". "Larks' Tongues in Aspic-Part IV". Inouï. Incroyables compositions aux mécaniques parfaites et impossibles.
La vache, on a les mêmes goûts !
Dans la clarté verdâtre que projette la façade du lecteur de CD, j'observe le plus discrètement possible son profil. Il n'a plus dit un mot depuis un bon moment. J'attends.
- C'est là.
Un sentier part de la route pour s'enfoncer dans la forêt.
Il se gare.
Coupe le contact.
"FracKtured" démarre. La guitare de Fripp égrène à une vitesse folle ses notes claires. Pat Mastellotto et Trey Gunn soutiennent, soulignent. Les harmonies improbables s'entrecroisent. Les rythmes se chevauchent. Nous ne bougeons pas. Le Roi Pourpre se déchaîne. Crescendo, saturation, cordes et percussions en fusion. Climax. Respiration. Encore quelques notes. Silence.
Je regrette de ne pas fumer.
- On y va ?
- Puisqu'on y est.
On a marché entre les arbres, assez longtemps. Le clair de lune nous empêchant de trébucher sur les pierres et les racines. La grimpette était quand même rude. Il m'a dit quelques banalités du style : "C'est marrant, jamais j'aurais cru monter ici ce soir. Avec une belle fille, en plus". Puis nos souffles se sont faits plus courts.
Enfin, le sentier s'est rétréci. À notre droite, les arbres se sont clairsemés.
- On arrive.
Soudain, le spectacle. Non, pas le spectacle. Son contraire. L'immobilité.
Sommets découpés à l'albédo surréel. Noir profond de l'espace. Cercle blanc de lune affleurant aux aiguilles de pierre. Pas d'étoiles. La Terre est un vaisseau immobile, qui fonce dans le vide à la vitesse de l'entropie. Vers les trous noirs et les singularités. Vers les néants sans nom.
Ici, tout paraît se rassembler. S'unir. Enfin.
Je sais pourquoi je suis venue.
Je sens son souffle sur ma nuque. Tiède. Calme.
Sa main gauche se pose sur mon épaule gauche. Il est droitier. Je ne me retourne pas. Pas tout de suite.
- Tu m'as trouvé.
- Oui.
- Comment ?
- Je ne sais pas.
Je fais demi-tour.
Je lève la tête vers son visage, penché sur moi.
Nous nous rapprochons encore. Je sens sa chaleur.
Nos langues s'emmêlent. Il bande, bien sûr.
La brûlure dans mon dos est foudroyante.
Mais je sens la lame buter sur mon omoplate. Elle la racle, mais ne s'enfonce pas d'avantage.
Il me regarde. Bouche ouverte, souffle coupé, yeux écarquillés.
Étonné ? Connard !
Ma main remonte lentement le long de son abdomen. Le poing serré, à faire éclater les jointures de mes doigts, autour du manche de mon poignard de chasse à lame triangulaire.
Il ne crie pas.
Ses bras sont retombés le long de son corps.
L'avant-bras crispé, je poursuis lentement mon travail. Ses jambes fléchissent. Je passe mon épaule gauche sous son aisselle, et je le soutiens. Je sens ses intestins brûlants qui s'écoulent lentement, avec un gargouillis écoeurant. Ses yeux se révulsent. Sa tête s'affaisse. Je le lâche, et, d'un seul mouvement, arrache ma lame à son ventre et fais un bond en arrière.
Il s'écroule d'un bloc, et tombe à genoux, courbé en avant, comme un musulman en prière.
Après quelques secondes d'immobilité absolue, il est secoué de spasmes. Dans l'ombre, je vois la tâche sombre du lac de sang qui s'étale autour de lui si vite que la terre n’arrive pas à le boire.
J'en suis couverte. La blessure dans mon dos se met à me lancer brutalement, mais je la sais bénigne. J'ai l'habitude, maintenant.
Je n'ai plus qu'à récupérer ses clés, redescendre en voiture à « L..... », prendre mes affaires et m'évanouir.
Pour poursuivre MON oeuvre. Ma réunification.
Il y a trop longtemps que je le suis. Lui. Enfin je le suis. Lui.
JE SUIS LUI !
Il n'y a jamais eu assez de place pour deux prédateurs sur un seul territoire.
Ah oui, avant de disparaître, il faut absolument que je m'occupe de la réceptionniste.
Le plus simple, après, ce sera de foutre le feu à l’hôtel.
Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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