Les losers meurent aussi.
Ce matin, en allant à son travail, Pierre-François Gascogne écoute la radio dans sa voiture, comme d’habitude. Son esprit vagabonde un peu, entre les vicissitudes de la conduite et le déroulement des informations.
Il mobilise néanmoins son attention sur la «brève» qu’annonce la journaliste : J. L., comédien populaire bien connu, est décédé dans la nuit. D’une embolie ou d’un arrêt cardiaque. On ne sait pas trop, mais il est aussi mort que possible.
La coïncidence est surprenante, sinon amusante.
Pierre-François a vu hier soir un vieux film dans lequel J.L tenait un second rôle. Il a remarqué que les principaux acteurs de ce nanar étaient tous décédés. Seul survivait J.L.
Il a méchamment pensé que là résidait son seul mérite, eu égard à la prestation de J.L dans ce navet, et dans tous les suivants.
Il oublie rapidement cette anecdote, qu’il ne mentionne même pas au café de dix heures.
Il vaque, entre fatigue et ennui, à un métier qui ne le passionne plus - l’a-t-il seulement jamais intéressé ? - entouré de collègues qui, au mieux, lui sont indifférents et, au pire...
Pierre-François Gascogne s’étonne quand même lorsqu’il apprend, quelques temps plus tard, par le journal sportif qu’il achète régulièrement, la fin brutale d’un ancien coureur cycliste de second rang, retiré depuis peu, qu’un très récent reportage télévisuel à caractère rétrospectif comparait abusivement à J.A et L.O.
Il avait in petto regretté que les conséquences du dopage eussent prématurément emporté ces deux authentiques champions, laissant en vie ce modeste «greggario». Il s’en souvient nettement.
Il garde pour lui la curieuse sensation de pouvoir qui le gagne à la lecture de cette triste nouvelle, ne voulant pas donner à ses supérieurs ou collaborateurs l’occasion de le faire passer pour fou, ou excentrique, voire même fantaisiste.
Son travail devient médiocre. Il n’arrive plus à se concentrer. Il dessine des petits Mickeys pendant les réunions, rend systématiquement en retard ses rapports hebdomadaires et mensuels, écoute d’une oreille pour le moins distraite les doléances de ses subordonnés et les remontrances de son patron.
Il n’a pas atteint ses objectifs, loin s’en faut. Il sait que son évaluation annuelle sera catastrophique. Ensuite...
Un évènement vient encore perturber l’atmosphère, déjà lourde, de la boîte.
La disparition soudaine de son numéro deux. Le directeur financier, monsieur C. Rupture d’anévrisme. À cinquante six ans.
L’idée lui vient quelques semaines plus tard, au cours d’une de ses nombreuses nuits d’insomnie.
Il faut dire que le Cardinal est mort.
Il l’a appris par un entrefilet paru dans la feuille de chou locale, qu’il n’achète que le dimanche, pour le supplément télé...
Juste après que Pierre-François Gascogne eût vaguement regardé un reportage sur le Vatican, dans lequel ce notable ecclésiastique sans réel pouvoir apparaissait, brièvement interrogé sur la vie et la mort de Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul Premier.
Il y a la «sortie» annuelle de la SURGECO, avec jeux sportifs, concours «culturels», réunions récréatives, auto célébrations, récompenses, médailles et hochets, toute activités et cérémonies consternantes d’infantilisme, soi-disant propres à développer l’esprit d’équipe et d’entreprise.
Et, accessoirement, à identifier et isoler les réfractaires, les faibles ou les contestataires en puissance...
Il prend son caméscope. Manifestant ostensiblement son implication et son engagement, il filme la prestation de son grand patron, venu pour l’occasion exhorter ses troupes à plus de travail, de sérieux, de dévouement à la noble cause qui les anime tous. «Car nous sommes tous sur le même bateau. N’est ce pas ?...»
Pierre-François enregistre le «vibrant hommage», comme l’intitule le président, qu’aucun poncif ne semble rebuter, à son défunt bras droit, disparu trop tôt, homme de grand talent et de grande probité, de, et de, et de, et encore de...
Filme aussi son supérieur hiérarchique direct, fièrement venu recevoir la reconnaissance de son efficacité.
Saisit l’image de ses collègues en folie célébrant... Quoi au juste ? Leur vacuité et leur prétention ? Leur bêtise ? Leur néant ?...
Enfin terminées les festivités, endurées mâchoires bloquées sur un sourire aussi permanent que douloureux, il fonce chez lui et visionne consciencieusement, à plusieurs reprises, l’intégralité de son «oeuvre». Ne s’épargne aucun plan raté, aucun travelling tremblé, aucun zoom approximatif, aucun flou, aucun rire gras, aucun discours poussif, aucune lourdeur, aucun bafouillage ou pénible manie langagière.
Se couche enfin, espérant follement que son pouvoir, ou sa malédiction, ou quoi que ce soit, va agir.
Au bout d’une interminable nuit sans sommeil, il se lève avant qu’ait sonné son réveil, se rase, se douche, enfile son uniforme de cadre employé de seconde classe, avale rapidement son petit déjeuner et fonce à sa voiture, pour une fois impatient de gagner son bureau.
Qui sera absent ce matin, à la SURGECO ?
Abruti de fatigue et d’excitation, il démarre sur les chapeaux de roue, franchit le portail de sa maison sans jeter l’habituel coup d’oeil à la faible circulation qui ranime sa rue à cette heure matinale. Il ne voit pas arriver le monstrueux camion, benne surchargée de déchets divers, qui le percute de plein fouet. Son petit monospace part en toupie, percute le trottoir et se retourne sur le toit.
Du sang s’écoule de son nez éclaté et de ses oreilles. Sa cervelle suinte doucement sur le tableau de bord.
Tué net.
Au bureau, ce matin, en apprenant la mort de Pierre-François Gascogne, on s’apitoiera. On débitera les coutumières platitudes sur la vie et la mort et le destin et l’absolue nécessité de profiter des quelques instants de joie qui nous sont donnés dans cette vie et cette vallée de larmes.
La dernière à se lamenter ne sera pas Mademoiselle J., l’assistante de Pierre-François.
Elle qui, pour prolonger le plaisir de la sortie d’entreprise, a visionné hier soir la vidéo de la fête de l’année dernière.
Celle où l’on voyait Monsieur C., le directeur financier, il y a peu si cruellement et si soudainement disparu, recevoir la splendide montre offerte grâce à la cotisation de la totalité de l’encadrement de la SURGECO, pour honorer ses trente années de bons et loyaux services, et sa magnifique réussite.
Elle éprouvera, secrètement, une douleur et une honte sincères à s’être interrogée sur les motifs qui avaient alors conduit ses collègues à désigner, pour remettre un si magnifique cadeau à un si brillant dirigeant, un individu aussi insignifiant que Pierre-François Gascogne.
Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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