Le destin ?
Il progresse doucement. L’eau est fraîche à ses chevilles. Il distingue nettement les pierres rondes qui meurtrissent légèrement la plante de ses pieds, à travers la semelle en plastique de ses chaussures étanches.
Au milieu de la petite rivière, il marche dans l’eau peu profonde. De part et d’autre du ruisseau, les arbres lourds de feuillage au vert profond procurent une ombre douce. Les reflets d’un soleil de plein été ne l’en éblouissent que plus brutalement.
Il a de l’eau jusqu’aux genoux.
La rivière fait un coude. Elle semble disparaître, tout simplement, avalée par la végétation.
Il avance encore, à contre courant, et s’aperçoit que ce qui l’a attiré jusque là, c’est une tâche de couleur. Sur la rive opposée, dans les branches basses et les racines enchevêtrées.
Orange.
Pas logique, dans tout ce vert.
Il s’approche. Plisse les yeux pour identifier l’objet qui l’a intrigué.
Il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses.
C’est un canoë, ou un kayak. Quelle est la différence ? Renversé en tous cas.
Sans savoir pourquoi, il veut le récupérer. Il doit bien appartenir à quelqu’un.
Il n’a pas la moindre idée de ce qu’il en fera, où à qui il le rendra. Il ne connaît personne, dans cette région.
Il découvre qu’il ne sait pas où il est, ni pourquoi il y est.
Baste, seule l’intéresse cette embarcation abandonnée.
Il presse le pas.
Il a de l’eau jusqu’au ventre. Il a le temps de trouver étrange qu’elle soit plus profonde, près du bord.
Sans transition, il n’a plus pied. Il s’enfonce. La lumière disparaît presque totalement. Il se débat, ses orteils cherchent le sol. Il imagine avec horreur que les pierres si rassurantes auront fait place à une vase visqueuse dans laquelle il va s’enfoncer, sans pouvoir donner l’impulsion qui le renverrait vers la surface.
Mais non. Il touche le fond. Accidenté, mais solide.
Le maelström de bulles d’air, qu’il a déclenché en s’agitant stupidement, se dissipe rapidement.
Le moment devient presque agréable. Il se repère rapidement.
Il tourne la tête. Et voit nettement l’intérieur du canot.
À genoux, la tête en bas, les jambes repliées prisonnières sous la barre horizontale qui sert de siège, la taille entourée de la jupe de plastique censée empêcher l’eau d’envahir le minuscule habitacle, il y a son fils.
Qui le regarde avec une expression d’infinie surprise.
De sa bouche ouverte, ne jaillira jamais le cri qu’il n’a pas pu pousser.
Il croit hurler.
Se réveille.
Il se lève, gagne en silence la chambre de ses enfants.
Il se penche sur leurs lits. Sommeils profonds et respirations paisibles. Il sourit et frissonne, en maudissant ce rêve stupide qui l’empêche de profiter de sa (courte) grasse matinée de samedi.
Enfin, comme çà, il profitera d’avantage de son week-end.
Tiens, tout à l’heure, il s’occupera des vacances.
Sur le catalogue été de « Lointaines Frontières », il a repéré un petit séjour abordable. Cottage dans le Périgord. Repos, ballades, VTT, quelques visites de vieilles pierres. Baignades dans la piscine de la résidence. Chauffée. Gastronomie aussi, pourquoi s’en priver ?
Il n’a pas lu jusqu’au bout le descriptif du site.
Sinon, il aurait vu qu’il est, comme précise la brochure, « également réputé pour son exceptionnelle base de canoë-kayak ».
Et en août, il aura évidemment oublié son cauchemar.
Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...
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