Désespoir.


Quand elle s’éloigna, l’implosion au creux de son plexus fut si violente que son âme en fut aspirée. Dans le malstrom de ses émotions s’effondrant sur elles-mêmes, s’engloutirent ses illusions et ses espoirs.
Perdu, désorienté, réduit à la singularité de douleur ancrée aux profondeurs de ses entrailles, il se tourna vers ceux qu’il croyait ses amis, leur imposant l’insupportable spectacle de son désarroi.
Quelques pauvres témoignages de compassion ne calmèrent en rien sa souffrance, et ils se détournèrent rapidement de lui, emportés par l’ouragan d’angoisse et d’affliction qui l’isolait tel une infranchissable muraille.

Lové dans l’oeil du cyclone, il se reput de chagrin, se nourrit d’incompréhension, ripailla d’injustice.

Il voulut renoncer, disparaître et se dissoudre. Il appela la folie, invoqua son bienheureux oubli, sa miséricordieuse absence.
Il songea au suicide, mais en mesura aussitôt le ridicule.
Il parvint à ne pas ajouter le grotesque au banal et se résolut enfin à vivre son enfer.
Il s’en revêtit, s’en fit un manteau lourd de barbelés et d’orties, se délecta de sa brûlure.

À tous, il offrit le masque de l’équilibre et de la sérénité retrouvés.

Il fit plusieurs conquêtes, se montrant charmant et sensible, cultivé sans pédantisme, amant habile et attentionné. En présenta quelques unes à ses connaissances.
Puis les abandonna aussitôt qu’elles donnèrent le moindre signe du désir de construire avec lui plus ou mieux qu’une aventure.
Il ne les revit jamais, après les avoir quittées.

Son vide s’en fit plus absolu.

Il travailla plus. Gagna sa vie. Plutôt bien. S’afficha retors et impitoyable. Gravit donc rapidement les échelons de la réussite professionnelle.
Il rencontra encore une fille. Un peu plus jolie que les autres, pas vraiment drôle, raisonnablement stupide.
Décida de la garder pour satisfaire aux exigences d’une vie sociale acceptable par l’entourage qui était désormais le sien : banquiers catholiques, hommes d’affaires parvenus - à défaut d’être arrivés, et encore moins d’aller quelque part - cadres supérieurs à l’instinct de requins tigres, dont la profondeur d’esprit se limitait à l’épaisseur des couches de peinture rutilante couvrant la carrosserie de leur Porsche ou de leur 4x4.
Devint l’actionnaire principal de la société qui l’employait.
Fit des enfants.
Qu’il regarda grandir. Qui le méprisèrent évidemment, aussitôt qu’ils en eurent l’âge, tout en usant et abusant du bien-être matériel qu’il leur procurait.
Il ne s’en formalisa aucunement, aux tréfonds de lui-même certain que leur mépris était parfaitement justifié.

Il trompa sa femme aussi souvent que possible.

Elle en fit autant bien sûr, multipliant les amants à raison de la fuite de sa jeunesse, et bien qu’elle la retînt de toutes ses forces, à grand renfort de coûteux cours privés de gymnastique, de coaches personnels d’aérobic, de fortunes en crèmes et potions, achetées sous le manteau – « ma chériiiie, tu vas voiiir, c’est miraculeeeuuux » -, de gélules multicolores et de pilules aux effets secondaires dévastateurs (mais invisibles).

Elle en mourut, trop jeune, et paraissant quinze ans de moins que son âge.

Fut-ce une consolation ?
Le cancer frappa comme la foudre, mais sa courte agonie fut elle rendue plus supportable par la perfection de son aspect ?
Il ne le lui demanda pas.

Sans retard, ses enfants le tinrent pour responsable du décès de leur mère, et le quittèrent donc aussitôt. Il n’y aurait rien trouvé d’anormal, n’eussent-ils été trentenaires, et s’en félicita, décidant de jouir enfin de sa fortune et de la vacuité de son existence dans une parfaite oisiveté.

Il passa ainsi nombre d’années à cultiver son spleen et son désespoir, fréquentant des groupes de vieillards fortunés, au golf, au tennis, au club, se délectant de leurs rancoeurs accumulées, de leurs aigreurs, de leur crainte du vivant, de leur peur panique de la mort, de l’aveuglement de leurs raisonnements, de la bêtise de leurs idées reçues et de l’étendue de leurs ignorances.

Sentant enfin venir la délivrance, il se retira dans son village natal.

Il sortit de plus en plus rarement de sa résidence. Bien sûr le château mystérieux de son enfance, qu’avec ses camarades ils espionnaient furtivement, se faisant la courte échelle, pour jeter un oeil craintif – un qui regardait, espérant apercevoir de loin un châtelain ou, à défaut, un domestique, un qui soutenait dans ses mains aux doigts entrecroisés les semelles crottées de l’heureux mateur, le troisième faisant le guet pour prévenir l’arrivée du gardien, ivrogne rougeaud aux colères homériques – aux perspectives parfaites des allées cavalières, et qu’il avait racheté pour une bouchée de pain et fait rénover pour des sommes frôlant la démence.

C’est au cours d’une de ses peu fréquentes promenades qu’il la vit.
Elle.
Derrière la vitrine de l’animalerie curieusement échouée dans ce coin de campagne.
Il la reconnut instantanément.
Les ans n’avaient pratiquement pas eu prise sur elle.
Ses yeux reflétaient toujours la même douceur innocente.

Il s’y reperdit dans l’instant.

Mais la joie trop longtemps oubliée submergea son coeur comme une vague renégate.
Elle l’engloutit, le malaxa, le broya enfin, et il s’effondra d’un bloc, mort avant que l’arrière de son crâne eût percuté le bitume du trottoir.

Dans sa cage de verre, Josiane, la tortue naine centenaire, se replongea dans le découpage lent et méticuleux de sa feuille de salade.


BUGS

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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