Champion du monde


Le ciel est un bleu de Klein, tendu entre les sommets.

Sur ce fond parfait, je peux suivre sans difficulté la trajectoire de l'olive tournoyante qui, après avoir paru hésiter au sommet de sa courbe, descend vers moi en accélérant. J'ai les yeux plissés, les jambes à peine fléchies, en fente légère, les pieds solidement tanqués dans l'herbe courte et grasse. Mes mains sont ouvertes, tournées vers "l'intérieur", la gauche un peu en avant, la droite plus près de ma poitrine, bras plié, coude un peu écarté de mon flanc, doigts en position naturelle, décontractés. Bien que je lui tourne le dos, et que mon regard soit entièrement mobilisé par l'objet qui fonce vers moi, je "vois" mentalement l'adversaire. J'entends, je sens, dans la terre un peu humide le martèlement sourd de sa course.
Mais il est lourd, je sais qu'il n'arrivera pas à temps.

Bien que je m'y sois préparé, attendu, et que je l'aie amorti, jambes en ressort, phalanges, poignets, coudes flexibles, le choc est un peu plus brutal que je ne l'aurais cru. J'expulse d'un coup l'air que je gardais inconsciemment depuis quelques secondes - en fait depuis que j'ai su qu'"il était pour moi" - et, bien sûr, ne montre rien de la petite douleur au plexus que j'ai savourée au contact du ballon. Je le tiens, sans problème, serré sur mon coeur, réception parfaite, pas l'ombre d'un rebond intempestif, pas la moindre hésitation.

Instantanément, je pivote, et lui fais face.

Il est n'est plus qu'à quelques mètres, lancé, bras ouverts, épaule droite en bélier. Ma tête se tourne vers la gauche, ma jambe gauche s'écarte vers la gauche, je la plie un peu, pas trop. Mon coude droit s'éloigne vers l'arrière, j'entoure des doigts de mes deux mains le cuir souple et dur, la gauche un peu en dessous et en avant, la droite au dessus. Mes épaules pivotent, entraînant mon buste autour de mes hanches immobiles, et mes bras entament le large mouvement circulaire de la passe.

À l'extrême limite de mon champ de vision, je l'ai aperçu. Il a mordu. Malgré lui, sans doute, sans même qu'il en ait conscience, sa course s'est infléchie. Pour lui, c'est déjà trop tard. Il le sait sans doute d'ailleurs, mais il ne peut plus rien faire. Evidemment, presque au dernier moment, j'interromps mon geste, et mes doigts ne s'ouvrent pas. Un coup de rein, et je démarre, dents serrées, droit devant moi, dans le boulevard qui vient de s'ouvrir.

J'entends le cri de dépit rauque de l'autre. Enrhumé, complet. Il ne m'a même pas effleuré. Je tiens le ballon sous mon bras droit, serré sur mon poumon droit, et je cours, je cours, le long de la ligne, vent sec sur mes joues, mes tempes, vent frais qui brûle dans ma gorge.

Maintenant, j'en ai un juste derrière. Je perçois sa course, à contretemps de mes foulées, qui vibre dans mes chevilles. Et l'autre qui arrive en travers.
C'est un sourire ce que je vois, qui barre sa figure ?

Je me redresse, un peu. Je ralentis, imperceptiblement. Comme si je renonçais, comme si je me préparais au tampon, et essayais de l'anticiper, donc de l'encaisser, le mieux possible. Je reprends le ballon à deux mains, l'éloigne un peu de ma poitrine, comme pour m'en défaire, l'abandonner. Et peut-être suis-je prêt à m'y résoudre. J'entends nettement dans mon dos le souffle de mon poursuivant. Celui qui s'amène en travers est courbé en deux dans sa ruée, prêt à plonger pour me découper. Je bloque ma course. Mon pied droit se plante dans la terre meuble et souple, et je m'immobilise instantanément. je sens le bras de celui qui vient dans mon dos s'abattre sur mon épaule droite. Je me baisse brutalement et me jette sur ma gauche, en total appui sur ma jambe droite. Il bascule par dessus moi, et roule au sol. Le bras droit de l'autre heurte ma hanche, mais ne peut s'y agripper. Il s'étale dans l'herbe et s'emmêle avec son coéquipier.

Je n'ai plus qu'à finir mon crochet intérieur et continuer, au petit trot, sans me retourner, sourire aux lèvres. Enfin, je touche doucement la terre avec la pointe du ballon. Puis je le porte à ma bouche et l'embrasse. Odeur d'herbe fraîchement coupée, de terre mouillée, de cuir vieilli. Je le lâche, et mon pied tendu au bout de ma jambe le fait résonner sourdement. L'ogive s'éloigne en se vrillant sur elle même dans une trajectoire à la courbe parfaite.

C'est dimanche, vers la fin mai, et c'est une journée magnifique. La tête des montagnes est encore blanche et leur éclat éblouit dans l'atmosphère translucide. Les amis, les collègues, la famille sont là.
Autour de moi, j'entends les voix des hommes. "T'as vu le jeune ? T'as vu la feinte ? Futur arrière de l'équipe de France çà ! Graine d'international ! Et le coup de pompe !..."
Les accents traînent sur les finales, toutes les lettres sont prononcées, dégustées avec gourmandise.
Mon oncle s'occupe du mouton qui rôtit doucement.
Du regard, je cherche mon père.
Il est un peu plus loin, en pleine conversation, un verre de rosé à la main. Sa tête est légèrement penchée et je vois qu'il m'observe, discrètement, du coin de l'oeil. Je sais qu'il a ce petit sourire, si difficile à distinguer.

J'ai douze ans, et je suis le roi du monde...


BUGS

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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