La guerre a un visage d'ange


Nous y voilà. Le gros des forces rebelles à été décimé. Les survivants refusant de lâcher le morceau sont réfugiés dans un entrepôt adossé à la montagne. Il n'y a qu'une sortie et nous la tenons tranquillement. On attend en ronronnant que la souris sorte de son trou.

Les mitrailleuses lourdes ont fait leurs nids tout autour de l'entrée, à une distance d'une centaine de mètres. Elles refroidissent gentiment. Les transports blindés perfectionnent leur Kaki à l'arrière, prêts à ramener les enfants à la maison.

Il est 14 heures et je crève de chaud; c'est parti pour durer des heures.

Je quitte le poste de commandement pour aller me mettre au frais dans un des nids ombragés par la montagne. Il est temps de s'en griller une. Faut dire qu'on en a pris plein la gueule ces trois derniers jours. Ils nous ont balancé tout ce qu'ils avaient: mortier, roquettes, grenades à main. Il y en a même qui nous jetaient des mines anti-personnelles d'en haut, priant pour qu'elles pètent en bas.
Ces types là n'ont jamais su voir quand la bataille est perdue. Ce ne sont pas des soldats. Ils se battent plus avec leurs tripes qu'avec leurs armes. Ça fait des ravages mais ça ne gagne pas une guerre.

Une légère brise se lève de l'ouest. Je me détends, goûtant à la fraicheur. On entendrait presque les snipers modifier de quelques clics leur visée à quelques centaines de mètres de là. Je boirais bien un coup de blanc avec quelques amis en jouant aux cartes.

Je vais pour sortir ma gourde quand la porte s'entrouvre.
Aussitôt les mitrailleuses s'alignent chargées, trépignant d'impatience que l'ordre de déluge tombe.

Lentement quelqu'un sort par l'embrasure. Pas vraiment l'idée que je me fais d'une dernière charge héroïque.
C'est un grand type, jeune, le visage taillé par la misère et la guerre, accompagné d'une gamine de 8 ou 10 ans en larmes. Elle tient devant elle un gros sac qui me paraît bien trop lourd.

Le grand type se baisse et enfonce la main dans le sac de la petite fille tout en lui parlant à l'oreille. Il l'embrasse sur le front, passe la main dans ses longs cheveux noirs aux bouclettes joyeuses et la prend dans ses bras. Elle ne pleure plus.

Ils restent là un moment à nous contempler, apparitions immobiles et inquiétantes d'un Chirico.

Le servant de mitrailleuse à côté de moi comprend soudain la situation. " Les fils de putes." souffle-t-il entre ses dents serrées à se briser.

Le jeune homme se met en mouvement dans notre direction, hésitant d'abord. Je balaie la plaine désolée du regard.
Les hommes ont compris. Je le vois à leurs visages devenus humains. Le désert vient de se peupler de papas et de grands frères.

Encouragé par le vernis terrible qui fige le tableau, l'homme se met à courir portant avec lui son fardeau de pureté.

Moi je suis un soldat, mes sentiments ne feront ni ma victoire ni ma perte. Juste mon arme. Je me lève, pose la gourde à mes pieds et saisis mon fusil. Le servant tourne vers moi un regard égaré. J'épaule et j'aligne le sac.
Cette petite fille est vraiment jolie avec ses grands yeux sombres encore humides, ses joues hâlées et ses petites mains potelées qui serrent de toutes leurs forces ce sac de toile si lourd.
Droit, les épaules, perpendiculaires aux pieds, tournées vers la cible, je pose mon index sur la détente, sans à coup je la presse.
Le claquement du fusil est aussitôt masqué par l'impressionnante déflagration. Le sac, le guerrier et l'enfant disparaissent dans un nuage de poussière, de gravats et de métal.


Argan

Lire les comment taire et donner le tien
Un petit commentaire pour le zauteur...


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