Un trajet de bus.
Elle regardait le jeune couple assis devant elle, les mains entrelacées, les joues rosies par la chaleur, chuchotant et riant entre eux comme si personne autour n’existait, quand un bruit attira son attention. C’était un bourdonnement incessant, qui allait crescendo ou decrescendo selon que l’abeille s’approchait ou s’éloignait d’elle le long de la vitre : la petite bête ne quittait pas cette surface transparente, animée d’un espoir insistant, têtu, pitoyable.
Personne ne semblait la remarquer en dehors d’elle, mais il est vrai que l’abeille se déplaçait exclusivement le long des quelques centimètres qui étaient situées à sa gauche, sur la fenêtre, tantôt vers le haut ou le bas, l’avant ou l’arrière. Pendant quelques instants elle ne la vit plus, ce qui la soulagea : elle crut être débarrassée de ce pénible dilemme.
Car elle n’aimait pas tuer des insectes ; si ça avait été une mouche elle n’y aurait même pas songé, mais il s’agissait d’une abeille, dont la piqûre est douloureuse et parfois dangereuse. Dans un bus, avec tant de gens qui montent et descendent, la regarder sans rien faire jusqu’à ce qu’un passager fût piqué n’était pas responsable. Elle espérait que quelqu’un d’autre remarquerait l’insecte et s’en débarrasserait d’un geste simple, naturel, sans y réfléchir.
Le couple face à elle se leva, emportant une ribambelle de sacs, riant toujours, sans voir les regards rivés sur eux jusqu’à leur descente.
Après quelques secondes l’abeille revint vers elle ; personne d’autre ne semblait la voir ou l’entendre. Elle était tout près, et il y avait des enfants à côté : il fallait oublier ce sentimentalisme ridicule.
Juste avant d’être tuée, l’abeille eut le temps de percevoir la menace, et se déplaça vite vers le bas de la fenêtre, se glissant dans un fin interstice de celle-ci où on ne pouvait l’atteindre, et où elle bourdonnait doucement. La main attendait, sachant qu’inévitablement l’insecte sortirait, et ne pourrait pas lui échapper.
Sa main était vigilante mais elle eut un serrement de cœur. Cet instinct de l’abeille qui, sans défense, acculée, développe une forme d’intelligence pour se protéger lui rappela étrangement son propre bébé lorsque, pour éviter de prendre un médicament au goût amer, il détournait le visage en serrant fortement les lèvres ou que, pour ne pas être mis au lit, il courait et se cachait derrière une porte sans faire de bruit : c’était une tentative astucieuse, mais puérile et vaine, maman était toujours plus grande et plus forte — et cette abeille avait réagi de même.
Elle descendit à Montparnasse, la main toujours serrée sur son kleenex et, troublée, un peu honteuse de cette force facile, de cette victoire qu’elle n’avait pas méritée, jeta ce petit être dans une poubelle.
Adriana Langer
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