Rêves
Tout a commencé par un rêve. C’est toujours ainsi que ça commence. C’est un passage obligé, long couloir sombre et étroit, que chaque homme désiré a dû emprunter avant d’être éveillé à ma conscience - adoubement nécessaire pour que, lors de notre prochaine et fortuite rencontre, je pose sur lui des yeux tout différents, imprégnés qu’ils sont des étreintes et des longs baisers que je lui ai secrètement dérobés.
Il faut cette caresse nocturne et irréelle pour transformer un homme — Monsieur un tel, croisé chaque jour au sortir du parking, à la boulangerie, Monsieur le docteur, le comptable, le coursier, Monsieur à l’étiquette sociale bien déterminée, dont on n’a jamais remarqué s’il porte ou non des lunettes, dont on ne s’est jamais interrogé sur les goûts ou le mode de vie, dont on ne se souvient pas de l’avoir vu sourire — en un être à part, dont le regard est capable de nous ébranler, dont on guette une parole, dont on interprète le moindre geste.
Les rares hommes que j’ai connus et qui ont échappé à cette règle - il a toujours manqué quelque chose à nos relations, un peu comme un enfant qui n’a pas eu, tout petit, l’affection puissante d’une mère : il lui manque toujours une assise, une fermeté intérieure, ses pas restent des errements indécis.
Quel est le déclencheur de ces rêves ? Je l’intercepte parfois dès le réveil, parfois quelques heures après. C’est souvent un regard échangé, on s’est attardé sans presque s’en apercevoir, et ces instants infinitésimaux, fortuits – tel un déclic, un rouage qu’on enclenche par inadvertance et que l’on ne peut plus stopper - ont continué à creuser leur chemin dans les méandres de notre cerveau. C’est parfois une attitude langoureuse, ou une parole pénétrante qui nous ont tirées d’une certaine torpeur. Ou un sourire, dont la vivacité et la force nous ont interpellées, ont agrippé en nous quelque cellule sensible qui telle une éponge s’en est gorgée, et erre, depuis, enivrée de cette étrange liqueur.
Parfois, ce n’est rien. Et ces passions-là, soudaines et inexpliquées, empreintes dès leur départ d’un caractère absurde et impossible — pourquoi le collègue taciturne auquel on adresse rarement la parole, qu’on croise à la cafétéria depuis bientôt trois ans, éprouverait en même temps un sentiment réciproque ? — ont souvent été les plus fortes. Elles sont attisées, justement, par le contraste saisissant entre un salut journalier anodin et ces lancinantes étreintes nocturnes qui nous ont tant bouleversées et dont l’homme devant nous, distrait et distant, ne peut se douter. Nous connaissons le goût de ses lèvres, la cadence de sa langue, les courbes qu’aiment emprunter ses doigts à la pulpe ronde et ferme, le son rauque de ses soupirs… et :
– Bonjour, ça va ?
– Oui, comme un lundi. Et vous ?
Peut-être est-ce simplement un moyen inconscient d’agrémenter mes journées, de les colorer, de construire avec la ferraille quotidienne un relief saisissant, un labyrinthe d’émotions où je peux m’égarer, en présence mais à l’insu de tous.
Parfois je rencontre plusieurs hommes en une nuit : l’un est à mon écoute, attentif et comprenant d’instinct le sens de chacun de mes mots, devinant mes pensées. Un autre — dans une brasserie voisine, fragment suivant du sommeil paradoxal — me parle, et c’est moi qui suis captivée par ses paroles, par le scintillement de ses yeux bleus malicieux.
Et puis, il y a les séries de rêves, ceux qui nous hantent, nuit après nuit. Une Schéhérazade à nous seule destinée qui conte, nuit après nuit, qui déroule devant nos yeux et nos sens ébahis, une aventure à laquelle nous sommes suspendues, et c’est nous qui craignons qu’elle ne nous quitte : c’est nous qui risquons de dépérir si l’idylle idéale prend fin.
Nous déambulons, somnambules, au travers de longues journées lassantes. C’est de nuit que nous retrouvons nos tendres amants, car on ne peut accéder à ces amours parallèles qu’une fois débarrassé d’une forme de conscience grossière.
Et ne devrait-il pas en être toujours ainsi ?
Adriana Langer
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