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François, un ami mort il y a quatre ans, m’est apparu en rêve. Il était en vie, mais il allait mourir : c’était sa dernière nuit.
Que sa maladie ait pu lui permettre de vivre jusqu’à maintenant m’étonnait tellement que d’innombrables questions se pressaient dans ma tête et m’empêchaient de parler. J’essayais de me rappeler le moment de sa mort. Avait-elle réellement eu lieu ? Après tout, quelles preuves en avais-je eues ? Une carte reçue, un avis de décès dans le journal, tout cela parvenu trop tard pour que j’aie pu assister à son enterrement. Se pouvait-il qu’il soit encore en vie… ?
Il n’avait presque pas changé. Il était plus amaigri, mais le regard moins triste qu’à notre dernière rencontre. J’étais allée chez eux prendre le thé, que sa femme avait servi, souriante, avec son aisance habituelle, me remerciant pour le bouquet. Des fleurs que François n’avait pas remarquées, comme si elles étaient – les fleurs, mais aussi moi, et le thé, et sa femme, et le soleil qui pénétrait généreusement dans la vaste pièce – absentes. Ce n’est pas François qui était absent, contrairement à ce que l’on dit des mourants, c’est nous qui l’étions pour lui, et il observait notre effacement progressif avec une indifférence croissante.
Dans l’énergie de Sylvie - qu’elle avait toujours déployée, maintenant au sein de sa détresse comme les années précédentes dans son bonheur, son travail, sa vie familiale – je devinais une autre force pointer. Quelque chose de neutre, vierge, nouveau : elle ne s’en apercevait pas encore, mais elle se préparait à l’après. Je le voyais, le sentais, et j’en étais gênée. Je n’étais pas restée longtemps, et mon départ les avait soulagés.
François parlait d’une voix basse dans mon rêve et il ne fumait pas, alors que seule la cigarette, tout le long de sa vie, avait réussi à obtenir de lui une fidélité sans faille. Il me racontait ce qui s’était passé.
Sa maladie durait depuis longtemps - des années - beaucoup plus que ne l’avaient prédit les médecins, mais à chaque rechute son état s’aggravait. Sylvie était attentive et patiente, elle s’occupait de lui, l’accompagnait pour tous ses soins, gérait la maison, les enfants, l’argent. Il ne pouvait que lui en être reconnaissant.
Elle était consciente de sa mort prochaine, elle était lucide. Justement, elle l’était trop, et il ne le supportait pas. Quand elle se trouvait à ses côtés, il sentait qu’elle le savait là pour peu de temps, et sa certitude lui pesait plus que tout. C’était presque comme si elle le poussait elle-même vers le néant. Il avait donc décidé de la quitter. Il n’était pas mort il y a quatre ans, il était parti.
A la façon des vieillards au Japon, pensai-je. Je voulais lui demander s’il avait pu revoir ses enfants, mais je m’en suis abstenue, comprenant, sans me le formuler clairement, que cette question serait déplacée.
Entre lui et moi, tout autour de nous, s’installa un silence. C’était un silence d’une autre nature que lors de cet après-midi d’été éloigné. Il y avait une douceur, le souvenir encore imprécis – non, non, précis, de plus en plus précis - de notre intimité de jadis. Tel un parfum, sans parole et sans frontière, s’insinuant dans l’air aspiré, dans notre sang et nos cellules tout autant qu’il imprègne notre peau, nos cheveux, nos vêtements : ainsi sa présence s’imposait à moi.
Sa demande ne m’a pas surprise, elle allait de soi. J’aurais pu la devancer. Oui, je passerais avec lui sa dernière nuit, oui, je serais sa femme pour cette douce, terrible, unique, décisive dernière nuit.
Avant même de l’avoir effleuré, alors que j’approchais du canapé où il se tenait immobile et me regardait, m’attendait, il me semblait déjà sentir son corps contre le mien. De tout mon long je me suis collée à lui, je l’attirais à moi, sa poitrine souffrante et ses côtes saillantes contre mes seins arrondis, son bassin fatigué contre mes hanches féminines soudain enflammées, mes bras autour de lui - lui si maigre que chacune de mes mains atteignait, étonnée, mon coude opposé. Je voulais le protéger, maternelle, l’absorber, amante, l’aimer, sœur, amie.
Il n’est pas mort dans mon étreinte.
Mon mari était si heureux de mon désir qu’il me prit à l’instant, en un demi-sommeil.
Adriana Langer
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