Rencontre


Lorsqu’elle entra dans la pièce, Anton Tchekhov était là, assis sur un fauteuil bas, buvant lentement une tasse de thé près du samovar qui fumait. Katherine Mansfield ne pouvait le croire. Elle avait tellement désiré cette rencontre ! Elle le regardait, émerveillée, presque hébétée.

- Voulez-vous du thé ? demanda-t-il, et sans attendre sa réponse il versa le liquide chaud et doré dans une fine tasse en porcelaine blanche.
- Merci ! Katherine s’avança pour prendre la tasse de ses mains, et elle sentit parfaitement la chaleur de celle-ci dans ses doigts. Tout ceci est donc bien réel, pensa-t-elle.
- Vous savez, c’est pour moi un si grand bonheur de vous voir, j’en ai tant rêvé…
- Buvez donc, dit-il de sa voix douce et ferme, comme s’il ne l’avait pas entendue.
- Oui, vous avez raison, s’exclama Katherine avec l’enthousiasme d’un enfant, se rendant compte à quel point elle avait soif. Le thé commençait à parcourir, réchauffer, parfumer et détendre son corps, lorsque Tchekhov lui demanda, comme s’il poursuivait une conversation ininterrompue :
- Pourquoi vouliez-vous me voir ?
- Oh , fit-elle, je… c’est simplement que j’aime ce que vous avez écrit plus que tout au monde.
- Et qu’est-ce que vous aimez dans ce que j’ai écrit ?

Elle allait dire : tout, mais comprit qu’il fallait lui donner une réponse plus précise, alors elle essaya d’évoquer quelques-unes de ses nouvelles, et une multitude de personnages, de phrases, d’images, lui revint en mémoire. Elle cita, pêle-mêle : la vie triste et lasse d’une institutrice déjà âgée, vieille fille, résumée en ses deux maux, une migraine après les cours, une brûlure après les repas. Ou encore ce « balluchon » entrant un soir d’hiver dans une auberge : deux petites mains en sortent, retirent diverses couches d’habits, et voici qu’il s’agit d’une jeune fille, qui a rétréci de moitié.

Et toutes ces lunes vues en calèche, les longues routes et la délicatesse de ‘La steppe’, les jeunes filles rêveuses, les hommes à la barbe épaisse qui philosophent pendant qu’il neige, puis reprennent leur chemin, se séparant pour toujours de l’interlocuteur inconnu à qui ils se sont confiés. J’aime aussi ‘Le violon de Rothschild’, ‘Les ennemis’, et tant d’autres que je pourrais presque tout citer.

- Mais qu’aimez-vous donc ? et il reprit une gorgée de thé.
- Je n’ai jamais rien lu de plus beau, de plus juste, de plus vivant. Le monde entier est là, sous nos yeux, la souffrance est une ombre fidèle, brutale et familière. Un fragment de vie est un précipice où l’on s’engouffre comme Alice qui tombe, tombe, en regardant tout ce qui apparaît et disparaît autour d’elle, en se demandant « jusqu’où ? » avec délices, avec peur, avec curiosité. Mais vous ne connaissez peut-être pas Alice ? Dans vos contes on rit de nos propres défauts, que vous décrivez avec tant d’humour et de bonté. Oh non, je n’ai jamais rien lu de plus parfait que vos nouvelles.
- Prenez-les alors.
- Comment ? demanda Katherine, sans comprendre.
- Mais oui, dit-il en s’avançant vers elle, prenez-les.

Son visage était tout près de celui de Katherine. Elle le voyait exactement comme dans les rares photos qu’elle connaissait de lui : son binocle léger à bords noirs, ses cheveux châtains, sa moustache, sa courte barbe triangulaire, son visage fin. Et son regard à la fois attentif, triste et lointain, comme si, confrontant la réalité d’un malade à ses connaissances de médecin, il constatait le hiatus qu’aucune théorie ne pourrait jamais décrire.

Il n’avait pas de rides, mais Katherine aurait été incapable de dire son âge. Elle regardait ses yeux qui lui paraissaient de plus en plus vastes, doux, profonds. Oui, il la comprenait entièrement, plus que cela ne se peut imaginer, et ceci dès qu’il l’avait vue. Il était le patient qui partageait son souffle malade, le médecin qui la soignerait, l’écrivain qui la guiderait et l’aiderait tout au long de sa vie.

Il s’approcha encore d’elle, posa ses lèvres sur le front blanc et lisse de Katherine, et l’embrassa. Ce fut comme si le thé qu’elle avait bu s’était transformé en une puissante liqueur qui l’enivra immédiatement de bonheur, et celui-ci, tel un mélange d’arômes exquis, avait l’ampleur de tout ce qu’elle espérait accomplir, la douceur des retrouvailles avec l’ami aimé, et bien d’autres nuances encore, qu’elle goûta sans essayer de comprendre, comme un don divin.


Elle s’étonna de cette joie en marchant vers la fenêtre, et elle contempla longtemps la mer et son écume, les nuages s’amonceler, former des animaux étranges, puis se dissoudre dans le bleu du ciel.

Ce n’est qu’au petit déjeuner, lorsque la cuisinière de l’hôtel où elle logeait lui dit « prenez les pommes, c’est pour vous que je les ai achetées », qu’elle se rappela de son rêve, et elle eut une extraordinaire envie d’écrire.


Adriana Langer

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