Malentendu
Elles dînaient au même restaurant chaque soir, entre sept heures et sept heures et demie, parmi les premiers clients. Pourtant la petite station de montagne ne manquait pas d’autres options : crêperies, pizzerias, brasseries. Il y avait même un restaurant chinois et un fast-food. Mais elles retournaient à celui-ci, comme par un accord tacite entre elles.
Elles choisissaient la même table, au fond, plus calme et plus au chaud, où la petite pouvait, en attendant que les plats arrivent, s’étendre sur la banquette. Ce n’est pas le garçon qui le lui aurait reproché. Le même garçon les servait chaque fois. C’étaient son horaire et sa table, certes. Mais dans ces habitudes si vite contractées – rituel instauré le jour de leur arrivée, et pour toute la durée de leur bref séjour - il entrait une sorte d’évidence, comme lorsqu’en rangeant une pièce il est clair que les pulls seront disposés dans le tiroir du haut, les jouets dans le coffre en bois blanc, la lampe sur le coin droit du bureau.
Jonathan – il s’était présenté lorsqu’il leur avait apporté la carte le premier soir – devait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans. Il n’était pas aussi grand qu’il leur avait semblé au début, elles le comprirent en se levant à la fin du dîner. C’était juste une impression liée au fait qu’elles étaient assises et lui debout, ce qui fit beaucoup rire Zoé - et par ricochet la mère, alors que normalement, une fois constatée et expliquée l’erreur, comme tout adulte distrait elle n’y aurait plus prêté attention, mais avec Zoé tout devenait prétexte à rire.
Jonathan portait un jean et un tee-shirt blanc avec le logo du restaurant, un aigle dont les ailes bleues se déployaient jusque sur ses épaules. On devinait sous ce tee-shirt un buste qui n’aurait rien à envier à ceux que la mère avait admiré dans les salles des sculptures italiennes au Louvre. Sauf que sa chair n’était pas de marbre mais dorée et vivante, et au lieu de bras amputés il avait des mains incroyablement habiles lorsqu’il apportait les plats, les disposait, desservait. Ses cheveux bruns et bouclés soulignaient sa jeunesse, mais ses grands yeux gris qui vous regardaient avec une étrange curiosité avaient quelque chose de grave, qui rappelait qu’il n’était plus un enfant.
Le deuxième soir, quand par habitude la mère vérifie l’addition, elle s’aperçoit qu’il a oublié de compter le dessert de Zoé, et le lui dit pour qu’il n’ait pas de soucis avec le gérant. Gêné, il répond que ce n’est pas une erreur, mais un petit cadeau parce qu’elle s’est très bien comportée malgré la fatigue d’une journée de marche.
- Maman, je suis sûre que Jonathan est amoureux de toi, dit la petite dès qu’elles sortent du restaurant.
- Mais non, ma chérie, quelle idée ! Pourquoi tu dis une telle bêtise ?
- Tous les garçons sont amoureux de toi, tu es tellement belle…
Au regard lumineux de l’enfant la mère comprend qu’elle le croit réellement. Elle ne dit rien, reste pensive. Certes elle-même est étonnée de la gentillesse de Jonathan et de l’attention qu’il leur porte. Est-ce qu’elle pourrait lui plaire ? Si Zoé ne l’avait pas suggéré ça ne lui serait pas venu à l’esprit.
Elle a pris ces vacances sur les conseils de son médecin, pour qui tous ses symptômes – migraines, aigreurs d’estomac, palpitations – étaient dus à l’anxiété. Il est vrai que le déménagement s’était fait de manière précipitée, et les innombrables détails matériels de la séparation n’avaient cessé de surgir, comme en file indienne - dès que l’un était résolu il y en avait un autre, et un autre et encore un autre…
La nuit, après ces journées surchargées, le même rêve insistant la réveillait. Elles sont devant la porte de leur nouvel immeuble, elle ne se souvient pas du code et ne l’a noté nulle part. Elle essaie diverses combinaisons de chiffres (au réveil elle reconnaît parmi eux des bribes de leur ancien téléphone fixe, des dates de naissances d’Olivier et Zoé) en tâtonnant, parce que l’obscurité est complète. La peur de Zoé l’envahit peu à peu, sur ce trottoir vide, dans ce quartier inconnu. Elle essaie d’appeler Olivier pour qu’il protège au moins leur fille, mais même là, en rêve, sa ligne est occupée, toujours occupée.
Ici, à la montagne, grâce aux somnifères prescrits par son généraliste ses nuits sont longues et sans rêves. Mais ces neuf heures de sommeil ne la débarrassent ni de la fatigue ni de ses cernes. Qu’elle puisse plaire dans de telles conditions paraît invraisemblable, d’autant que Jonathan est non seulement jeune mais beau.
Pourtant, cela arrive, des hommes jeunes attirés par des femmes un peu plus âgées – et elle n’est tout de même pas vieille. Il fut un temps, pas si ancien, où l’assertion de sa fille - que tous les garçons, comme elle disait, tombaient amoureux d’elle - n’était pas loin d’être vraie.
Elle s’endort profondément cette nuit, dans une douceur qu’elle n’a pas ressentie depuis longtemps. Que ce soit non pas vrai mais simplement possible est une pensée si rassurante, et si éloignée d’elle jusqu’à maintenant…
Elle devait être comme ça, maman, quand elle s’occupait de moi : tendre, toujours souriante même quand elle était triste ou fatiguée. Habituée à tout faire, à s’occuper seule de tout. Le moindre service, la moindre attention, lui sont visiblement une surprise. Une femme seule avec un enfant : nous sommes une toute petite famille, disait maman en riant.
Le lendemain Jonathan offre le café, elle laisse un peu plus de monnaie en partant. Zoé est attentive à tous ces gestes d’adultes, elle scrute leurs regards, leurs paroles, leurs silences. La mère en est presque gênée, mais la féminité curieuse qui se dévoile déjà chez l’enfant l’amuse, et sa croyance en la toute-puissance séductrice de sa mère est si touchante qu’elle ne peut qu’en sourire.
Le jeune homme perçoit cette coquetterie, devine aisément les pensées de la mère et de la fille. Il respecte ce malentendu. Surtout, sans faire d’avance concrète, il ne doit pas les faire changer d’avis.
Le dernier soir, elle renverse le verre de vin rouge qu’elle a pris cette fois pour accompagner son plat – un steak épais avec des frites, à la place des poissons anémiques et des salades de ces derniers jours. Elle a beau s’excuser et dire que ce n’est pas grave, qu’elle n’en voulait pas vraiment, qu’elle a de toute façon presque fini…il lui en apporte un autre, et ne le comptabilise pas dans la note.
Elle rougit pendant qu’il les aide, l’une après l’autre, à enfiler leurs manteaux. A Zoé il offre un sac plein de bonbons, il la soulève en l’air et lui plante un baiser sur le front. Puis il se tourne vers la mère, serre la fine main qu’elle lui tend, et en un instant disparaît parmi les tables et les clients.
- Tu vois, maman, j’avais raison, dit Zoé en bâillant alors que la mère borde son lit et l’embrasse. Tu es simplement ir-ré-sis-ti-ble.
Puis, se tournant de l’autre côté, elle chuchote à l’oreiller : il est dingue papa d’être parti, mais moi je t’aime.
Adriana Langer
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