Le vol


Après cette longue attente, pendant laquelle elle avait vainement essayé de se représenter comment serait sa vie là-bas, ressassant les nombreuses discussions avec John à ce sujet, elle avait pris plaisir à marcher rapidement, en raidissant plus qu’il n’était nécessaire les muscles de ses bras et jambes, le long du couloir qui menait jusqu'à l’avion. Dès qu’elle fut assise, elle approcha son visage de la fenêtre. Sur le ciment monotone des pistes, où une camionnette vide roulait très lentement, la présence d’un homme vêtu de bleu la surprit, tant ce paysage semblait devoir être naturellement désert.

La démonstration des hôtesses, qu’elle n’avait pas suivie, se termina, et une voix masculine annonça, en français puis en anglais, que l’on partirait dans quelques minutes. L’avion avançait déjà ; seule une mince bande de route restait visible, longeant la verdure qui s’étendait uniformément, à sa droite. Elle s’adossa contre le dossier de son siège, et lorsque, après une courte pause, on accéléra à nouveau, ferma quelques instants les yeux, pour mieux goûter le vertige du décollage. Aussitôt après, souriant, elle se pencha pour contempler la route et l’herbe s’éloigner, puis des maisons et des voitures rapetisser, ne laissant, quelques secondes plus tard, que de verts carrés plus ou moins foncés, d’un dessin net et régulier. Soudain, lors d’un à-coup qui éleva l’appareil de plusieurs dizaines de mètres, apportant à son frémissement initial un écho inattendu, tout s’éclipsa. Étendus à perte de vue sous un ciel bleu, les nuages se pommelaient, serrés les uns aux autres, comme un vaste champ de moelleuses barbes à papa.

S’adossant à nouveau contre son siège, détendue, elle pensa à John, à cette flânerie sur les quais le dernier soir de sa visite. Que lui avait-il donc dit quand ils s’étaient assis ? Comme un enfant fouillant dans un vieux coffre à la tombée de la nuit, elle tirait de sa mémoire de longues phrases, qu’elle écartait aussitôt. Et insensiblement elles s’écourtaient, s’espaçaient, — la lassitude nous gagne, l’obscurité envahit le grenier — elles ne sont plus que bribes, que mots — les gestes sont ralentis, la lune luit à travers la lucarne. D’étranges mots jaillissent encore, dépourvus de sens, ces sons eux-mêmes dépérissent, et seul persiste, derrière les paupières, le jeu de minuscules taches argentées, mobiles et silencieuses...

Se tenant l’un l’autre par la taille, elle et John se promenaient le long d’une allée du parc Montsouris. Sans vraiment écouter ce qu’il disait, elle se laissait bercer par ses paroles, où un léger accent américain, telle une rosée, faisait scintiller son français. Soudain, parmi le feuillage d’un érable, apparut Sébastien. Il était là, à quelques pas d’elle, avec cette ébauche de sourire qui dès le premier instant l’avait ensorcelée, ses cheveux blonds flottant autour de son visage asymétrique, ses paupières mi-closes, tel un voile qui abrite l’antre troublant des prunelles.

Elle s’aperçut alors que sa tête oscillait légèrement et comprit qu’il lui faisait signe d’approcher. John, qui n’avait apparemment rien vu, continuait de parler. Doucement, sans l’interrompre ni faire de bruit, elle s’échappa, et rejoignit Sébastien, qui lui dit de le suivre : de l’autre côté de la grille, à dix minutes à pied, il y avait une plage. C’était extraordinaire : elle passait tous les jours par là et ne l’avait jamais remarqué ! Cependant, il lui tendait déjà la main, du haut de la grille, pour l’aider à grimper. L’ayant franchie, ils se trouvèrent dans une forêt dense, sur le flanc d’une colline. Il alla devant elle en silence, écartant branches et morceaux de troncs sur son passage. Insensiblement la pente s’accentuait, les arbres s’espaçaient, quelques rayons de soleil, de plus en plus nombreux, filtraient, et leur allure s’accéléra. Subitement, la forêt disparut : des dunes de sable rougeâtre s’étalaient devant eux. Ils ralentirent leur course, il saisit sa main. Selon le balancement de son bras, la paume moite de Sébastien frôlait la sienne, s’y appuyait, s’en éloignait, et, épousant cette cadence, elle percevait son cœur aux aguets bondir, foncer, languir.

– Tu te souviens ? commença-t-il d’un ton plein de douceur. Et il lui dit qu’il l’avait aimée, qu’il avait espéré la revoir, qu’il l’avait cherchée en vain : elle n’était pas revenue. La froideur qu’il avait montrée n’était qu’une feinte destinée à cacher ses sentiments. Il parlait calmement, fixant la mer, au loin, et chaque parole dilatait encore le bonheur immense qu’elle ressentait.
– Ferme les yeux maintenant, je vais te montrer quelque chose.
Elle le regarda, interrogative et aimante. Alors, glissant de leur étreinte, ses doigts rugueux vinrent se poser tendrement sur ses paupières. Pendant quelques instants elle ne sentit rien d’autre que cette pression ferme et tiède — elle aurait pu voler dans les airs, tomber en tournoyant le long d’un puits — elle était tout entière à cet étourdissement, ne percevait que lui.

Lorsqu’il ôta sa main, elle découvrit des coteaux aux flancs roses, jaunes, lilas, qui s’étendaient indéfiniment. Elle lui dit combien elle les aimait : elle avait découvert ces coteaux de couleur dans un livre d’images qu’elle avait étant enfant, et en avait souvent rêvé depuis, mais jamais ils ne s’étaient trouvés comme maintenant, pour de vrai, à quelques pas d’elle. Il l’écoutait, accueillant tout d’un sourire silencieux.

Puis, il se leva, prit sa main, et ils s’élancèrent vers les collines. D’infimes impulsions les propulsaient très haut — ils bondissaient, rebondissaient — et à nouveau couraient, couraient, couraient...

– Mademoiselle ! Mademoiselle, votre déjeuner.
Elle sursauta, comme si une crampe l’avait soudain réveillée, le spasme tenace de quelques fibres, toujours les mêmes, qui refusent leur engourdissement habituel.

Prenant le plateau qu’une hôtesse au sourire figé lui tendait, elle commença à manger, lentement. Et les images éparses de cet amour d’adolescence, comme si elles n’avaient attendu que l’occasion de manifester leur souterraine présence, se mirent à sourdre, denses et poignantes.

Sébastien étendu, presque nu, les yeux clos, sur le sable brûlant, comme si même sa peau ne pouvait être atteinte, telle une statue, impassible et lointain. Elle s’asseyait sous un parasol, près de là, et, feignant de lire, le regardait.

Qu’aimait-elle donc dans ce visage ? Était-ce sa forme, oblongue et mince, ses hautes pommettes ? La manière ferme et tranchante dont la bosse de son nez, de profil, fendait l’air ? Ses fins cheveux blonds, ébouriffés, étaient pleins de pépites de sable. Ancrée à son cou, la pomme d’Adam, telle une bouée en haute mer, saillait, s’enfonçait, sous l’impulsion d’un souffle ample et lent — secrète marée rythmée par les astres.

Une main large et mate, parsemée de poils dorés, se perdait dans le sable, puis, surgissant brusquement, s’élevait, le dos arrondi, les doigts repliés. Suspendue aux minces fils blanchâtres qui s’en échappaient, elle cherchait à percer le sens de ce geste — était-ce un regret, le germe d’un projet, un jeu éphémère, une grave pensée ? Les grains de sable lentement s’écoulaient.

Les ongles de ses orteils étaient longs et striés, d’une teinte terne, avec des bouts courbés. Ils terminaient ses grands pieds qui reposaient, droits, sur les talons, sauf lorsqu’un balancement bref et soudain les rabattait sur le côté ; mais aussitôt, en oscillant, ils revenaient à leur position d’équilibre.

Le soir, à la terrasse d’un café, parmi un brouhaha de rires et de paroles, elle sentait un douloureux et invincible attrait pour ces épaules, pour le mince coton décoloré qui les enserrait, tel un tissu sacré.

Parfois un imperceptible sourire passait sur son visage, pareil à ces effluves fugaces d’un air humide et frais lorsqu’on approche de la mer, qui se dissipent si vite, emportant leurs secrets. Les commissures de ses lèvres glissaient à peine, et déjà son visage s’animait d’une autre vie, pleine d’harmonies inconnues soudain si proches qu’elles paraissaient l’interpeller, et une voix en elle s’élevait, s’élançait... Mais se heurtait à leur écho, lointain et solitaire, qui aussitôt s’éteignait.

C’est avec ce mystérieux sourire, ne s’adressant qu’à elle, qu’il était apparu ensuite dans ses rêves. Lentement il avançait vers elle et lui tendait la main. Pourquoi se réveillait-elle si souvent à ce moment précis ? Après, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de le retrouver. Quelques fois, pourtant, il arrivait vraiment jusqu'à elle, ils s’enlaçaient avidement, puis tout devenait trouble, leurs gestes désaccordés, désordonnés, étrangement maladroits, et ils ne parvenaient jamais à s’embrasser tout à fait.

C’est à la suite d’un de ces rêves, alors qu’elle était de retour à Paris depuis plus de deux mois, qu’elle s’était décidée à lui écrire. Elle avait choisi une carte où l’on voyait, sur une Seine gelée, l’île de la Cité et l’église Notre Dame recouvertes de neige. Après de nombreux brouillons, elle avait finalement opté pour “Il ne fait pas encore aussi froid que ça, heureusement, mais je regrette quand même les vacances. Et toi, comment ça va ? En espérant à bientôt, Anne”. Elle avait mis la carte dans une enveloppe, au dos de laquelle elle avait soigneusement noté son nom et son adresse, puis l’avait déposé dans une boîte postale — lentement, l’accompagnant de ses doigts aussi loin que possible à l’intérieur de ce monde obscur où gisent, silencieux et secrets, tant de fragments de vie figés, embryons inertes d’un ventre insouciant, futures dépouilles, pour la plupart, qui rejoindront tout ce qui s’est efforcé d’être et n’a jamais été.

Elle essaya de n’y plus penser lorsque l’avion atterrit, et suivit automatiquement les gens à travers les couloirs, les contrôles, la réception des bagages. De loin, elle reconnut John à sa grande taille, aux mèches châtaines de son abondante chevelure. Le trottoir roulant avançait, elle distinguait le barreau doré sur lequel ses bras s’appuyaient. L’attitude penchée et légèrement tendue de tout son corps décelait qu’il la guettait. Elle ressentit alors un vague malaise, mêlé au besoin oppressant de s’enfuir — dernier spasme rebelle, qui s’apaisa quelque peu avec un long baiser.
– Tu as eu bon vol ?
– Plutôt nostalgique.
– Oui, dit-il en soulevant d’une main sa valise tandis que l’autre se posait sur son épaule, moi aussi ça me fait cet effet-là, les avions ; et ils s’éloignèrent en marchant rapidement.


Adriana Langer

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