Boules Quiès.
- Je n’arrive pas à dormir.
Elle parlait fort pour qu’il l’entende.
- Pourquoi tu ne ferais pas comme moi ?
Il portait son pyjama bleu à rayures et tenait un livre à la main. Elle ne les voyait pas dépasser de ses oreilles, mais elle les savait là. Nuit après nuit. Ça l’avait étonnée au début, fait rire même, car il n’avait pas l’air, pour autant, de s’être débarrassé de ses insomnies. Ces maîtresses nocturnes avaient, cependant, un effet dissuasif certain. Elle lui adressait rarement la parole une fois qu’il les avait, après un rituel complexe, introduites en lui : signal solennel, comme celui des soldats britanniques qui se relaient à heures fixes, immuables, devant le château de Sa Majesté la Reine. Maintenant laissez-la.
Elle eut un rire gêné. Elle avait toujours pensé, en lisant Rhinocéros, qu’elle résisterait et ne cèderait pas à la folie collective, que même seule elle s’en tiendrait à ses valeurs, ses idées. Mais chaque lecteur n’entretient-il pas la même illusion ?
- Ça fait un peu bizarre au début. Il se tourna vers elle, posa ses lunettes et son livre sur la housse de couette verte qui gisait, en creux, entre leurs deux corps. Mais ça aide, je t’assure.
Son silence à elle n’était pas un oui, pas un acquiescement, pas encore, du moins. Et ce n’était pas un non.
« Un silence de femme » se dit-il en souriant, et il se tourna à nouveau, vers sa table de nuit cette fois, pour en prendre une paire.
Elle le regardait. Il fit une démonstration du mode d’emploi devant elle, comme les hôtesses de l’air avant le décollage d’un avion – en cas de dépressurisation, en cas d’accident, etc., prenez le masque à oxygène, repérez la sortie, mettez la veste gonflable, merci de nous avoir écoutés, etc., voici des bonbons – mais en plus convaincant, plus présent, et agrémenté de quelques sourires pour son unique auditrice.
Elle ne tendit pas la main, mais ne refusa pas non plus quand il les lui donna. Deux petites boules blanches, toutes rondes, lisses. Le contact de leur coton est un peu désagréable. Elle les malaxe ainsi que ci-dessus indiqué, elles sont presque aussi molles que du chewing-gum, mais elles ne collent pas. Leur température est adaptée à celle de son corps prêt à les recevoir, elles sont tièdes. Elles se glissent et se moulent sans difficulté aux fines parois de ses oreilles externes, elles s’adossent aux rideaux clos de ses tympans. Leur contact intime n’est pas, tout compte fait, si pénible. Elle les pousse un peu plus avant, décèle peu à peu au toucher leur consistance, leur malléabilité. Les voilà bien calées. Elle attend, les bruits de la rue sont amortis.
- Ça y est ?
Une voix lointaine, ou a-t-elle perçu ses mouvements plutôt que cette voix familière ?
- Hum, hum, bonne nuit. Elle se rallonge sur le dos.
Elle le voit reprendre son livre avec un sourire. Peu importe, ses nouvelles sensations commencent à l’intéresser.
Elle ferme les yeux, se concentre sur son audition. Qu’entend-elle maintenant, comment l’entend-elle ? Qu’est-ce qui persiste encore du monde extérieur ?
Les bruits provenant de la rue sont lointains, atténués. Une moto vrombit en passant à toute allure, un automobiliste égoïste et curieusement impatient klaxonne en pleine nuit, un bus démarre à un probable feu vert. Cet extérieur est encore plus extérieur, rejeté loin, presque oublié. C’est peut-être comme ça lorsqu’on vieillit, se dit-elle.
Est-ce l’heure tardive ? Même ces sons intermittents se font de plus en plus rares. Le silence n’est plus une pause parmi les bruits. Ils sont maintenant eux-mêmes de brèves et rares pauses au sein d’un long silence.
Elle se rappelle ce roman où une vieille exilée russe met et enlève son appareil auditif de page en page au gré de son désir - solitude, compagnie - et le Berlin qu’elle voit est dans les deux cas bien différent. Dans un roman parallèle, c’est le Berlin d’un myope dont les lunettes se sont cassées qui est déformé, plongé dans une brume que l’opticien dissipera quelques jours plus tard.
Sa chambre à elle, dans ce silence soudain, est ce Berlin malléable et mouvant. La pièce paraît plus large et plus blanche, et la lumière moins jaunâtre. Son lit est devenu très vaste, on dirait qu’elle-même a rétréci et n’en occupe plus qu’une infime partie. Elle se sent étrangère, intruse, dans sa propre chambre.
Puis, de même que les yeux s’adaptent progressivement à l’obscurité, se mettant à percevoir des objets qui leur étaient d’abord cachés, ainsi son ouïe, une fois accoutumée au silence le plus apparent, le plus grossier, s’affine : tout un monde de sons infimes se dévoile. Comme un plongeur qui découvre un monde peuplé d’algues, de poissons, plantes et rochers, de couleurs et vies inconnus de lui jusque-là, dans ce qu’il ne voyait d’en haut que comme une surface étale.
- J’éteins ?
- Oui.
Elle s’entend prononcer cette syllabe : sa propre voix lui paraît lointaine, comme si, alors qu’elle plongeait, ses lèvres à demi indépendantes se mouvaient seules, et les paroles, telles les bulles à travers le tuba, émergent à la surface.
La lumière s’éteint, et cette obscurité nouvelle est un plongeon supplémentaire. Un infime bourdonnement dans ses oreilles. Le lent mouvement de sa poitrine lui permet de percevoir ce souffle presque inaudible qui va et vient. Elle respire soudain plus fort, comme pour être sûre de bien l’entendre, ce souffle, pour s’assurer de sa propre présence. Elle tousse, on dirait une explosion.
- Ça va ? fait une voix inquiète, faible et lointaine comme celle d’un vieillard dans une pièce voisine.
- Oui, oui, résonne sa propre voix.
- Dors bien.
On dirait que le vieillard s’est déplacé, il est à présent dans le couloir.
- C’est drôle, quand même, ces boules quiès.
- Au début, oui, c’est vrai, après on s’habitue.
Et le vieillard, qui a élu maintenant domicile dans la dernière pièce tout au bout du couloir, semble l’accueillir dans sa maison de retraite. Sa voix rauque, tremblotante, se veut rassurante : « Certes, au début c’est triste, on se sent seul, isolé du monde, abandonné même. Mais on s’y fait, vous verrez ».
Alors, brusquement, comme pour punir à la fois ce sinistre vieillard et son imagination ridiculement impressionnable, elle se tourne sur le côté, vers son mur à elle. Vingt mètres d’un coup : elle vient d’écraser son oreille droite contre l’oreiller. Encore une plongée, encore une partie du monde sensible qui disparaît. Elle entend le gargouillement dans son ventre, qui erre de-ci de-là.
D’elle, ce ventre, le souffle, ses pieds engourdis, ses oreilles qui, ayant tout assourdi, chuchotent en elles-mêmes.
Et de lui que reste-t-il maintenant, au bout du couloir, la voix faible, le souffle presque inexistant ? Il tire à lui la couette : un signe de vie, enfin.
Est-ce cela, la vieillesse, cet éloignement progressif de tout, ou bien est-ce la mort déjà, ce long tunnel silencieux, tout à fait indolore, comme si une mère venait doucement éteindre une lumière après l’autre : la vue, l’ouïe, les odeurs, les mouvements, tout s’atténue, tout s’éloigne, s’adoucit, et on glisse, sans savoir à quel moment on est mort, si on y est enfin.
Elle touche la couette, la tire à elle. Elle l’entend grogner dans son sommeil et répliquer par un mouvement de son corps, qui se tourne vers son mur à lui.
- C’est vraiment drôle, ces boules quiès ! et elle rit.
Il n’a pas entendu. Il dort, là-bas, au fond de son couloir, dans l’obscurité.
Adriana Langer
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