Bulcoolique (tryptique 2)
"Le fanion du garage du coin flotte au vent, et les pigeons s'en donnent à cœur joie. Blanc sur blanc.
Le hameau est mort de vies, et je titube seul sur le grand trottoir en pavé, qui donne un charme désuet à la bourgade. Le cours d'eau n'est plus très loin, j'ai oublié mes cannes. Pas ma boîte de Pandore.
Je prends cette photo de nous deux, la glisse dans un cadavre estampillé Leffe, et la laisse s'enfuir au gré du courant.
Manque de bol, elle n'a pas fait trois mètres qu'elle s'échoue misérablement sur la berge opposée.
C'est ce vieux con de Kowalski qui va la trouver demain matin, " sur ses terres ", qui va m'identifier sur la photo et m'accuser de polluer les rivières. Peut-être aussi qu'il va juste conserver l'image de cette petite si belle et si naïve, et fermer sa gueule.
Kowalski a tout vu et tout fait, sans jamais s'éloigner à plus de trois kilomètres de chez lui. Un vieux con, qui crache tous les dix ans sur les nouvelles générations, " aucune valeur, bon à rien, faudrait remettre en route le service, ça leur apprendrait la vie à ces ignares".
Il a pas tout à fait tort, le vieux Kowalski, c'est juste la façon, la forme, qui prend le pas sur le fond.
J'étais rond, j'm'en suis endormi. Tétanisé par le froid, j'attends le soleil, il doit être à peu près six heures ce matin, ça va pas tarder.
Les premiers rayons arrivent, mais c'est le petit fils du vieux qui me montre sa lune. Ce petit nauséabond se fait plaisir, et pars en courant, en lâchant quelques insultes...
J'suis pas tout frais, sans quoi une chasse à l'homme s'imposait. Le manque de respect à mon égard, en même temps, je m'y suis fait.
J'étais trop gentil avec la p'tite, à la mettre sur un piédestal, à l'encourager tout le temps, à l'aimer quoi.
Ben il a suffit que l'autre consommateur d'illicites lui propose en rigolant d'la faire travailler sur le beau trottoir en pavé, " parce que je suis pas sûr que tu vailles mieux que ça, t'as vu", pour qu'elle aille lui prouver le contraire...
Je jure que la prochaine... La colère me prend. J'suis tout con, alors la prochaine aura droit au même traitement de faveur, mais cette fois à deux dans la même tour d'ivoire, à contempler la misère des riches qui roulent pas en dessous de 120 cv, c'est comme ça dans la grande ville.
Et puis une vraie bonne gueulante de temps en temps, histoire d'entretenir l'émulation.
Quant à l'autre maquereau, ben paix à son âme. On a tous des secrets qu'il vaut mieux pas partager."
Aesteban
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