Ouf !
« Je n'ai pas envie d'avoir un ton », c'est ce que je me disais dans le métro, en allant déjeuner avec elle.
Je l'aimais bien, Nicole, comme toutes les copines qu'on aime bien à midi, quand elles ne dérangent ni nos week-ends, ni nos occupations du soir après six heures, ni rien de ce que nous sommes. Je savais donc - mais je l'acceptais -, que nous aurions chacune notre ton de copine de midi.
Il était 12 heures et je reprenais à 14. Il allait falloir faire vite. Une question sur les petits, une sur le boulot, une sur le régime, une sur le mari. Comme c'était une intime, j'en ajouterai une sur son cercle d'amis - je connaissais au moins les noms. Et puis il y aurait l'addition, « la dernière fois, c'était déjà toi, c'est moi, c'est toi, ce sera toi » et nous nous reverrions dans six mois, même endroit, à mi-chemin.
Mi-chemin, avec Nicole, c'était Palais Royal, vu qu'elle travaillait Porte Maillot et que j'officiais aux Gobelins. Mais je préférais mes autres mi-chemins qui se situaient plus souvent vers la République ou Denfert-Rochereau. J'étais moins à l'aise à Palais Royal.
Elle était en retard et je balançais d'un pied sur l'autre en l'attendant devant « La fine bouche ».
Elle me fit un grand signe depuis le milieu du passage clouté. On se fit la bise et on s'assit. Mes quatre questions et les quatre siennes furent très vite entrecroisées et je ne crois pas qu'il y eut de réponse, ni d'une part, ni de l'autre.
Arrivèrent deux croques-salades. Nous nous regardions sans rien dire. Et Nicole remarqua :
- C'est bizarre comme les gens changent selon les quartiers... C'est beau ici, mais c'est dommage, nous nous sentirions sûrement mieux du côté de République ou de Denfert-Rochereau... Curieux, tu ne trouves pas ces rencontres, que nous nous infligeons quatre ou cinq fois par an comme de doux pensums... Quelques banalités, un tour d'horizon de nos familles, de nos lectures...
J'ai cessé tout d'un coup de mordiller mon râpé brûlé et me suis sentie alors réchauffée d'un très grand plaisir.
- Oh oui !, ai-je exulté comme une gamine, heureuse d'être enfin comprise, et quand je te demande « et comment va Pierre et quand tu me réponds et Thierry, ça va bien? Et quand on s'en fiche toutes les deux et quand on sait très bien qu'on s'en fichera encore pendant un an jusqu'à ton prochain anniversaire où je t'appellerai le matin avant que tu ne partes travailler pour qu'on se rencontre « à mi chemin !
Et elle a renchéri, et on rigolait toutes les deux :
- Et quand je dis « OK » et que cela me barbe! Ces rendez-vous stupides...
Nous avons laissé ensemble nos phrases en suspens. Nicole a terminé son croque. J'ai fini de manger la salade. Nous nous sommes regardées au-dessus de nos assiettes.
Alors on s'est dit :
- Ca serait bien qu'on se voie.
Anna Blitz
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