Le lit
Il fallait qu'elle se lève.
Qu'allait-elle lui dire?
Agacée, prise en faute, elle rejeta la couette et fit passer une tempête sur les volants du couvre-lit. Elle savait la vanité des bonnes paroles, elle refusait l'indiscrétion des lettres qui exigent réponse.
La seule chose que Nelly pouvait donc faire pour son amie, était de se lever tôt pour lui rendre visite et de se priver ainsi de sa grasse matinée du dimanche.
Elle s'y décida à contrecœur et finit de vaincre sa paresse en jetant rageusement l'oreiller au milieu du lit. Elle se sangla ensuite dans un tailleur qu'elle n'aimait pas au lieu de se laisser glisser comme d'habitude, vers midi, dans un vêtement sans forme qui prolongeait la nuit sans mettre de limite au plaisir du matin. C'était un mauvais moment à passer. Elle s'interdit de penser plus loin et se jeta au cou de son mari.
« Je vais la voir ! » Dit-elle, « elle doit avoir besoin de parler ».
Son mari s'était levé lui aussi, avec moins d'animosité, « vas-y, sois compréhensive » Elle voulut retomber sur le lit, « va, tu reviendras plus vite ! » Il lui montra la porte d'un geste du menton.
Anne fait entrer Nelly. Elle est très pâle mais ses yeux ne sont ni cernés, ni rougis et elle n’a pas non plus les traits tirés.
-« Alors ma pauvre, c’est vraiment dur ? »
Nelly tord sa bouche et enfonce en clou un baiser de compassion dans la joue de son amie.
-« Oui Patrick me manque ».
Anne allume une cigarette :
–« Tu veux du thé ou du café ? »
Elle s’éloigne vers la cuisine. L’ampleur de son pantalon souligne la minceur de sa taille et sa chemise longue et floue met en valeur son élégance naturelle. Quand elle se dresse sur la pointe des pieds pour attraper le paquet de café, Nelly remarque ses tennis fraîchement blanchis. Elle regrette d’être venue. Tout de même, si près du drame, cela ne se fait pas ! Mais elle lui donne encore une chance :
-«Tu as dû avoir très peur ? Il est parti d’un coup, rien ne pouvait le laisser croire ? »
-« Non. Tu prends du sucre ? »
Et elle qui lui a sacrifié son Raoul un dimanche matin de lit ensemble jusqu’à midi !
Elle lui lance une ultime perche :
-«Si tu veux nous pouvons sortir, c’est mauvais de garder sa peine. »
Anne conserve son rythme lent, son sourire doux. Elle verse le café et va ouvrir la fenêtre. Il y a des livres et des papiers sur la table du salon. Des pans de ciel bleu s’étirent au-dessus de la rue.
-« J’ai du travail en retard », dit Anne. Alors l’autre se lève, raide dans son tailleur de circonstance.
-« Bien. Je te laisse. Tu peux m’appeler quand tu veux. »
Le baiser de fin de visite claque en l’air, au-dessus de la joue de l’amie.
A peine rentrée, depuis la porte, Nelly éclate :
-« Ca alors, elle exagère ! » Et à la question du mari qui s’enquiert de la santé d’Anne.
-« Imagine-toi qu’elle va très bien ! »
Pourtant, sa colère passée, Nelly tombe en perplexité devant la sérénité d’Anne. Elle va jusqu’à lui supposer une liaison secrète qui pourrait expliquer ce calme extraordinaire qu’elle sait conserver. Elle a honte aussitôt de ses pensées trop basses et l’auréole d’une force de caractère exceptionnelle. Anne devient alors supérieure, étrangère. Elle est jalouse. Et seule.
Toute rancune tombe. C’est un chagrin qui monte et de l’admiration pour cette amie si forte. Sur la pointe des pieds elle entre dans sa chambre et ferme la porte à clef, excluant le mari.
Elle se couche sur le lit dévasté du matin pour y prendre le temps de bien penser à Anne. Elle retape l’oreiller, y plonge sa figure, y enfouit sa déroute. Elle enlève le tailleur, met le jean et la chemise qu’elle portait hier, se redresse et hésite. Et puis elle prend appui d’un bras sur l’oreiller et décroche le téléphone.
-« Anne, c’est encore Nelly » dit-elle à voix très basse, « excuse-moi, je ne comprends pas, comment fais-tu pour supporter ?... »
Elle a rougi très fort, toute seule au téléphone, mais elle est soulagée d’avoir osé demander. Anne lui répond sans méchanceté :
-« Cela ne regarde que moi. Ne me pose pas cette question. »
Nelly bredouille « pardon ». Rejetée et minable, elle raccroche en pleurant.
Elle n’a plus rien dit et elle n’a jamais su. Elle a attendu qu’Anne rappelle la première. Mais Anne n’a jamais rappelé.
Au fil du temps Anne s’est vue entourée de respect, plus isolée qu’avant. On lui a toujours connu beaucoup de relations, mais la mort de Patrick fait peur. Pourtant elle est banale, cette mort, une crise cardiaque, un infarctus, un « infractus » même, pour certains.
Depuis que Patrick est mort, Anne rentre plus tôt chez elle le soir. Elle rentre au tout début de la fin d’après midi.
Dès qu’elle rentre, elle se couche, s’allonge bien droite dans le lit et se concentre. Elle cherche à rejoindre Patrick couché bien droit dedans sa tombe. Elle réchauffe le froid de la mort, elle entretient de la pensée dans l’âme éteinte de son amour. Elle le ranime et le réveille avant d’être prise par le sommeil et, à voix de silence elle lui propose du rêve.
Elle demeure les yeux fermés à lui parler dans le lit, du crépuscule, dans le lit, de toute la nuit, de toute la vie de leur amour. Patrick est mort et Anne lui parle.
De lit à tombe, ils sont pareils.
Anna Blitz
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