Le dîner


C'est parce que ce sont les vacances que je rêvasse de la sorte. D'habitude je suis comme tout le monde, pressé, fatigué. Je m'arrange des gens qui m'entourent et échange avec eux suffisamment de mots pour passer sans souci d'une journée à l'autre. Les mots trament le temps; nous y sommes tissés.

Mais, pendant les vacances qui pour moi sont très longues, je ne jette plus ces ponts.

Il y a déjà deux mois que je suis seul ici. Brusquement je me rappelle que je n'ai pas écrit à Julie qui me raconte ses journées dans de longues lettres circonstanciées. Je me reproche de ne pas appeler Bernard qui, je le sais, cherche à me faire une confidence qui lui pèse depuis longtemps. Je m'en veux de m'être contenté d'une carte conventionnelle pour remercier Claude qui m'a déchargé de ma classe de première pendant que mon fils était malade.

Et si j'étais en passe de tomber du tissu ? J'ai le vertige.

Je suis rentré chez moi : une bicoque sous les pins dans la forêt landaise. Le vent criait et sa plainte ne m'apportait aucun souvenir des visages de mes amis. J'étais hors de leurs atteintes, comme passé dans un autre champ.

 Je me suis assis à ma table et j'ai allumé une pipe, plus pour me faire accroire -la pipe de nos jours est si anachronique !- que j'étais d'humeur sereine que par réelle envie de fumer.

Je me suis forcé à penser à ceux que je connaissais, laborieusement, méthodiquement, comme un adolescent - qui ferait le bilan de ses meilleurs amis!-. Fermant les yeux, j'ai vu un front, attrapé un regard, tenté de me rappeler une couleur d'yeux. Le front s'est échappé, une ombre de sourire a masqué la couleur des yeux. Je n'ai rien pu garder entier.

Même Julie, si présente tout à l'heure, est loin, gommée.  Je suis une caisse de résonance nettoyée des échos passés.

Je me risque à sortir. Pose la pipe. Ouvre la porte de derrière, celle qui donne sur les dunes. Le vent me plaque contre le crépi de la maison. J'ai froid. J'essaye encore d’assembler la barbe de Patrick et son crâne presque chauve. Je prononce des noms à haute voix. Tout glisse et file très loin de moi. Le dos piqué et douloureux des aspérités du mur, je gratte en vain ma mémoire. Je me sens pour la première fois étranger dans ce pays dont je connais chaque sentier, chaque piste cyclable, chaque flaque, toutes les notes du vent mugissant.

C'est alors que je suis soulevé par une hardiesse exceptionnelle. Je sors mes mains de mes poches et marche quelques mètres, le regard perdu au delà des arbres, loin, très loin derrière la pinède.

Et si je les invitais tous ensemble à dîner ?

 

Je cherche, je fouille, je trouve enfin mon petit carnet, celui que je n'emporte que pendant les vacances, dans lequel j’ai griffonné à la fois des phrases de mon cru et des adresses pour le cas où j'enverrais des cartes postales. Du fouillis je sors des noms et je me mets à inviter.

Lettre à lettre, carte après carte, je me rafistole au canevas du temps. Peu à peu le courage revient. Bientôt, j'écris fébrilement. Je retrouve les pommettes, les taches de rousseur de Julie, le T-shirt framboise sur lequel j'ai un jour renversé mon café. Je la revois, primesautière ; j'ai envie d'embrasser son cou dans son col de fourrure.

En invitant Bernard j'ajoute un post-scriptum « je sais que tu as à me parler. Viens un petit peu avant diner ». Je suis riche. Et léger.

 

J'ai faim. J'imagine le dîner. Je commande un traiteur.  Je compose le menu. Je choisis la vaisselle, le service de notre mariage que ma femme m'a abandonné, dédaignant a-t-elle dit, les « accessoires bourgeois » Aux anges, je souris et je m'emplis du calme de ma bicoque d'ici, façade exposée au levant, protégée du gros temps.

Je vais à la poste un peu plus tard, portant mon sac lourd des invitations. Je suis très entouré, j'ai en mémoire, soudain revenues des bribes de phrases, des mots qui m'évoquent chacun de ceux que je vais recevoir chez moi.

 

A Paris, tous se téléphonent, « tu es invité chez Stéphane? T'y vas ? Qu'est ce que tu apportes? »

 Une onde d'excitation et de curiosité se propage. On n'a pas l'habitude d'être invité chez celui-là. Il a quelque chose à leur dire?

 

Il est rentré de vacances. Il attend ses invités. Ils vont venir d'un moment à l'autre. Bernard certainement sera là dans un instant, pour lui parler seul à seul. Ils seront dix neuf. Il a dressé la table. Il a poussé les autres meubles, car chez lui cela n'est pas bien grand. Tout est prêt. Le service de Martres-Tolosane bleu et jaune rend très bien. Ils dîneront au champagne. Il a juste le temps, puisque Bernard n'est pas là, de sortir acheter des cigarettes. Il fait beau. La voûte métallique du métro aérien semble plus haute ce soir. Le trottoir est frais du récent lavage des éboueurs. Ce côté du boulevard Blanqui, asile des clochards qui d'habitude sent l'urine, est maintenant seulement pittoresque, presque gai. Les clochards ont déserté, délogés par les éboueurs, une petite fille  d'un autre temps comme une demoiselle de province dessine une marelle. Il est sept heures du soir et il fait encore jour.

Il regarde un moment la petite fille et la volée de marches qui grimpe  vers le métro. Ligne Nation-Etoile, « la 6 », dit-il à mi-voix. La rame file, découpée en une bande de petits wagons carrés comme les négatifs d'une pellicule sur une table de montage.

 

Quatre à quatre il a escaladé les marches et pris la direction Etoile. Il a oublié les cigarettes. Du wagon il a vu la fenêtre de son appartement.

 

Ses premiers invités ont sonné à sa porte au moment où les portes du métro ont claqué.


Anna Blitz

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