Intimité
Enfin.
J’attends ce moment depuis ce matin. Pas assez dormi la nuit dernière : grande perte d'énergie à cause de faux problèmes qui m’ont empêchée de me reposer.
Pour une fois Pat ne lit pas et d'un geste commun parfait nous pressons chacun de notre côté l'interrupteur des lampes de chevet de part et d'autre du grand lit. Le noir se fait donc en même temps à droite et à gauche. C'est la nuit dans toute la chambre, souhaitée bonne conjointement par un mignon bisou dans le mitan de la couche. Pour plus de sûreté je sacrifie aux insupportables boules roses des nuits d'urgence. Je m'y suis un peu habituée, entends moins mes battements de coeur et me convaincs que je vais dormir.
La lumière de gauche s'est rallumée si vite, brûlant les étapes des variations
qui la programment d'ordinaire avant de la laisser dispenser pleinement sa
clarté, que j'ai cru à un incendie. A peine j’ouvre les yeux que je prends en
plein estomac un coup d’une extrême violence. Poids énorme milieu ventre.
Entrailles écrasées. Respiration coupée. Pat se dresse au dessus de moi, sur
moi, debout, bras levés, massif comme une sculpture antique. Il brandit dans sa
dextre « le journal d'un fou » en collection de poche et saute sur le
lit - c'est-à-dire sur mon corps qui s’enfonce dans le matelas - en poussant à
mi-voix nombre de « la vache, saleté ! » entrecoupés de
trémoussements. C'est banal et c'est drôle et il n'y a sans doute pas matière
à parler. C’est ce que je me dis. Je me retourne sur le ventre, offre et bombe
mes fesses plus à même de supporter les excentricités de Pat. Puis je tire sur
ma figure un large bout de couette pour m’isoler du champ de bataille, me
rendormir et le laisser seul tirer sur le moustique.
Mais je suis au fond bien trop réveillée et piquée moi aussi, non par l'insecte (les moustiques n'aiment pas mon sang de brune) mais par un accès de curiosité. L’envie me prend en effet d’observer le gros corps, le gros ventre de Pat, son tout petit sexe qui valdingue, et ses bras avec mains qui se donnent tant de mal à chasser le bzzz !
Et je me dis « C'est cet homme que j'aime. C'est ce pantin qui me confond, qui si souvent se mêle de me refuser le plaisir que je désire. C’est lui qui d’une voix de tête m’assène régulièrement la règle de morale du dépassement de nos pulsions : « voyons, Hélène, je suis occupé, laisse moi, pas maintenant, il y a Dieu merci, autre chose que le sexe ! »
Régulièrement alors la honte me monte du ventre et vainement, j’aspire à imiter son élévation d’âme.
Et voici que, quelle chance, quelle drôle de drôlerie, mon héros me présente sa puissance en action. Ah quelle heureuse amante le ciel me donne d’être à ce moment de nuit !
Brusquement sur séant me dresse et manque de faire tomber mon roi privé brutalement du derrière et du ventre qui servirent de socle à sa stature campée…Il peste et sue et frappe l’air et je croirais presque que Gogol lui a refilé sa folie ! « Et le roi d’Espagne, c’est moi », va-t-il me dire, comme le fou de la nouvelle ?… Mais non. Mon amoureux est concentré et la situation n’appelle pas tant d’imagination. Il se contente de « merde, raté ! » pour changer des « la vache saleté ».
- Viens mon chéri, dors, mets des boules… !
- Tu vois pas que je suis occupé ? Tonne-t-il.
Assise à ce moment-là devant mon poupon rose rendu fou par un stic, j'ai enfin du courage, une force que j’aurai, j’en suis sûre, désormais à tout moment critique. J’attrape Pat par un pied ; il s’abat sur moi de son long. Je le cheville par les bras et l’enserre, qu’il ne bouge pas.
Et lentement je le soumets en rééteignant la lumière.
Tandis que je murmure « je t’aime », ressuscitant en un clin d’œil le double passé de nos pensées, il me fait fougueusement l’amour et à chaque nouveau transport, je l'entends pester : « saleté ! ».
Au dessus de nous le moustique vrombit.
Anna Blitz
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