Carré blanc


Salut, ça va ?  T’as pas l’air bien.

Les mains dans les poches de sa veste en cuir, Marco suit les autres d’un pas chaloupé. L’allure générale, lente, l’oblige à parler à ce type qu’il connaît à peine, un ancien de la boite de pub dans laquelle il a travaillé, avant d’avoir la chance de décrocher un contrat sur le film de Wilde O. C’est sans doute la promesse d’un voyage lointain qui lui donne cette ivresse et cette fatuité. En fait il aimerait bien dépasser le garçon sinistre dont il ne sait rien, qui se trouve par hasard être son voisin ce matin…

- T’as vu, fait beau ?

- C’est vrai qu’il ne pleut pas », dit l’autre. Puis il ajoute « je ne savais pas que je te verrais ici »

- Ouais, oh moi tu sais !... Convaincu soudain de sa grandeur, futur assistant de caméra : « le monde est petit ! » Devant et derrière eux des conversations naissent et tombent à mi-voix, sans sujet ni motivation.

- Ca a changé, t’as vu, c’est chouette, c’est plus vert que la dernière fois, ça repose tout ce vert, j’aime bien.

L’autre hoche la tête sans répondre. Il n’a rien à dire, il n’est jamais venu, ne connaît personne, n’est connu d’aucun, n'est pas familier de ce rituel ; mais comme son voisin, il dépend du groupe. Ils sont donc bien obligés de régler leurs pas l’un sur l’autre et, pour le moment en tout cas, il semble difficile à l’un comme à l’autre de changer d’environnement. Marco se rassure pourtant en imaginant l’avenir d’une courbe qui forcément élargira la file étroite du moment. Alors il pourra migrer vers quelqu’un de plus amusant. Mais pour l’instant il lui faut bien faire contre mauvaise fortune bon cœur.

« Quand je pense que dans moins de deux mois, je serai à Papeete, c’est cool… » Et comme Antoine (il vient de se rappeler son prénom) ne répond pas, « Note bien que c’est une idée loufe, Papeete, pour ce qu’on va y faire ! »

Ils progressent dans le jardin vert organisé en allées blanches. Une petite brise, un doux soleil. Le groupe parait s’être épaissi. Il semble à Antoine que le chuchotement des mots échangés se mue peu à peu en ondes sonores. A moins que ce ne soient les inepties de Marco qui lui font siffler les oreilles, à lui, de plus en plus perdu et qui a oublié pourquoi même il est là.

« T’imagines même pas ! On y va pour les colliers de fleurs, sérieux mec, aussi bête que ça ! Wilde O s’obstine à vouloir filmer les vrais colliers de fleurs ! La prod a râlé, vu le prix, sans compter que ces vahinés, souriantes et fleuries à l’arrivée des bateaux, ne sont  que des pièges à touristes, mais y a rien eu à faire ! Wilde O… Au fait, tu le connais, mec, ‘excuse-moi, j’t’ai pas demandé ? »

Antoine n’a pas entendu ; En tout cas pas écouté. Il continue de progresser et se contente de grogner « nnoon ».

Derrière, une dame en tailleur est entrée en verve de paroles avec un jeune homme en bout de rang. Ils ont l’air de se connaître un peu. S’ensuivent quelques déplacements, le jeune glisse près de la dame et les personnes du milieu se trouvent un peu bousculées. Antoine ignore ce que dit la dame, mais elle élève le ton chaque fois qu’elle prononce un verbe. Antoine remarque seulement qu’ils sont tous à l’imparfait. Il est de plus en plus mal à l'aise, se sent vide, suit, en automate.

L’assemblée se fatigue. Quelqu’un dit « il fait chaud », une personne âgée se plaint, « rien de plus épuisant que de marcher lentement ! » Aussitôt rembarrée par un grand type très digne qui la toise et la tance : « Madame, je vous en prie ! » en jetant alentour sur le paysage vert émaillé de taches blanches comme des morceaux de sucre, un regard de respect long, rond, quasi mondial.

« Le problème avec Wilde O, c’est qu’en fait il a commencé comme publicitaire ! C’est vrai qu’il a passé le cap avec « Au bois dormant », mais il ne peut pas s’empêcher de tourner en décors de pub ! L’équipe a beau lui dire que cela n’ajoute rien à l’histoire, il y tient… Il en fait son image de marque… »

C’est alors que l’avenir arrive : une courbe de l’allée ramasse la file et la modèle en croissant ventru entre le mur et le gazon. Quelqu’un a dû faire un signe car personne n’avance plus. Marco recule au fond du croissant, s’adosse au mur recouvert de lierre et jette un coup d’œil à sa montre. Ce sera fini dans une demi heure ; il y a une porte à quelques mètres, il filera par là sans attendre. Antoine, lui, ne peut s’éclipser. Il est vissé là pour toujours. Il est là, démuni, debout, à la lisière concave de la masse des gens et son cœur bat très vite. Le bavardage de Marco le protégeait de l’inconnu. Il est maintenant seul au monde et n’en a même pas la conscience qui lui donnerait l’instinct de survie. Il ne peut plus se soustraire à ce qui lui arrive.

Alors seulement il se rappelle, apercevant la voiture noire qui a précédé le cortège depuis le commencement de la marche, mais qui lui est demeurée à lui seul invisible et a rendu le tout absurde.

 C’est aussi maintenant seulement qu’il voit la caisse de bois beige clair, entourée de grosses cordes, posée au bord du trou. Et il voit l’officiant, petit bonhomme emphatique, prêt, à l’écart du groupe à décider de la fin. Tout se passe très vite pour Antoine que les mots de Marco avaient tiré ailleurs, avait fait oublier pourquoi il était là.

 Ce qu’il a lu dans des livres, vu dans des films, se mêle à ce qu’il voit ici, presque pareil.

Il ignore les gestes à faire, il est prêt à se conformer à ceux que les autres feront. Il se concentre sur ceux-là et rassemble leurs habitudes, leur savoir faire, à eux qui semblent plus que lui, avoir science de la vie : yeux baissés, soupirs et petites toux, pas très lents glissés de côté. Comme eux enfin il croise les mains derrière le dos au moment où monte vers le ciel le nom de Myriam, clamé, éclos en fleur exceptionnelle,  et qui sera bientôt gravé comme les autres dans l’un des morceaux de sucre qui trouent la pelouse.

Un léger tremblement se propage d’un corps à l’autre. Le croissant s’allonge de nouveau et progresse à présent lentement vers le cercueil. Antoine se trouve face à la caisse. Déjà elle est élevée en l’air par deux préposés grâce aux cordes et reste un instant suspendue. Aux pieds d’Antoine il y a le trou. C’est une gorge étroite, très profonde, très sombre. Le groupe massé de part et d’autre, comme sur les bords d’une blessure, la rend encore plus profonde. Il n’ose pas regarder en bas et quand, d’un coup, il risque oser, il voit le fond si loin, si loin qu’il recule d’un pas, la tête retournée de vertige. Le nom de sa Myriam n’est pas encore gravé. La fleur de son nom est déjà retombée. Comment croire que vraiment, encastrée tout au fond, elle ne sentira pas le poids lourd et mouillé de la terre qu’ils s’apprêtent à balancer sur elle ? La tête lui tourne, le cri lui manque, qui peut-être l’aurait libéré. A côté de lui les autres déjà se sont consolés. Ils affichent douleur et souffrance et continuent derrière leur masque à poursuivre, loin du canyon, leur emploi du temps d’après l’enterrement. Lui ne peut malgré le vertige, arracher son regard des lèvres bourrelées de terre et du fond si lointain que les parois de la gorge semblent se rejoindre, ne laissent au cercueil que la place infime d’un pli !

La peur s’abat sur Antoine. Elle le tient. Elle raidit son corps, affaiblit son cœur. Elle l’assiège comme un cauchemar et plus jamais ne le quittera.

Un à un, chacun a jeté à son tour une poignée de terre dans le trou, en tournant autour de la fosse, puis s’en est allé avec les mots et les airs sombres qu’il avait à disposition. Il n’a rien ramassé ni jeté. Il a seulement vu le bois clair du couvercle disparaître pour toujours sous la terre noire et lourde. Myriam, au fond de la gorge est seule, séparée.

Peut- elle encore entendre l’explosion de ses sanglots ?

Alors, il se rappelle une phrase, lue un jour sans grande attention

« Je t’aime. Est-ce que cela te regarde ? »


Anna Blitz

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